Addiction aux nouvelles formes de communication

Addiction technologique : « A 35 ans, je ne dis plus allô »

Aujourd’hui une nouvelle forme d’addiction prend place dans notre vie. Comment jongler entre l’e-mail, le téléphone, 
les sms, les réseaux sociaux ? Que faut-il utiliser, pour qui et à quel moment ? Un adepte de la communication 2.0 nous livre son mode d’emploi.

Je suis un homme multitâche. J’ai 35 ans, je suis marié, j’ai trois enfants et je suis journaliste. Un individu lambda parmi des millions de Français. Sauf que j’incarne une zone de fracture générationnelle. Je suis né en 1977, l’année du punk. J’ai donc eu 20 ans lorsque l’Internet haut débit est arrivé dans les foyers et que les téléphones mobiles sont devenus incontournables. A l’époque, nos aînés (parents, collègues) ne comprenaient rien à tout ça. Et nos petits frères et sœurs n’avaient pas le droit d’approcher ces machines du démon. Durant une dizaine d’années, moi et mes camarades de génération étions tout en haut du règne numérique. Et puis, nos aînés s’y sont mis – même ma mère a un profil Facebook (j’y reviendrai) – et nos cadets, ces digital natives, sont devenus la génération Y. Nous, les trentenaires, n’entrons ni dans la case des baby web ni dans celle des largués du digital. Une zone de fracture, vous dis-je.

Addiction et communication

Je suis un addict de la communication et je jongle avec une quantité de supports pour échanger avec mes contemporains. Téléphone, SMS, mail, Facebook, Twitter, Skype, Instagram, LinkedIn, Google+, Pinterest… j’ai tout. Chacun possède son vocabulaire, son utilité, ses correspondants. Le but du jeu, c’est de trouver le bon canal pour le bon message, pour le (les) bon(s) destinataire(s). Je privilégie le SMS pour ma boss qui y est accro. J’utilise la messagerie Facebook plutôt que le mail pour converser avec mes ex-collègues, mais jamais avec mes voisins de bureau. Si je souhaite passer un message à tout ce petit monde, Twitter est idéal. Mais seulement si cela concerne le boulot car pour le côté perso, j’opte pour le réseau de Mark Zuckerberg. Et la dernière fois que j’ai envoyé une lettre manuscrite, c’était pour écrire à mes enfants partis en colonie de vacances. 

Tout cela me prend un temps fou. Je suis tellement collé à mon iPad (du réveil jusqu’au trajet en scooter du matin, puis du trajet en scooter du soir jusqu’au dodo), à mon ordinateur (au bureau) et à mon smartphone (tout le temps, partout) que j’en deviendrais presque un cas d’école. Après plus de quinze ans d’expérimentations en tout genre – j’ai même eu un Tam-Tam, le pager jaune dont la vibration signifiait qu’il fallait vite trouver une cabine téléphonique – de révolutions technologiques, de prédictions plus ou moins foireuses, je crois en savoir un rayon sur les « nouveaux moyens de communication », comme on les appelait déjà lorsque Loana flirtait dans la piscine du « Loft ». Voici donc comment je « gère » ce mille-feuille d’outils censés créer du lien social.

Le coup de fil : addiction téléphonique

Mettons les choses au clair tout de suite : j’ai jeté à la benne le téléphone fixe qui prenait la poussière dans mon salon. Il ne servait plus qu’aux enquêtes d’opinion et aux télémarketeurs délocalisés. Mais même sur mon mobile, ma consommation téléphonique a sévèrement tendance à diminuer. Je ne suis pas seul dans ce cas puisque, depuis deux ans, la durée des communications vocales a baissé aux Etats-Unis et en Angleterre (pas encore en France, c’est l’effet Freebox). Si je téléphone moins, c’est que je passe déjà tellement de temps connecté aux autres que je n’ai plus grand-chose à leur dire. Et je réserve les coups de fil à mes ultraproches. Au quotidien, la majorité des noms qui s’affichent dans ma liste « Appels » appartiennent à mon premier cercle. Je vis comme une intrusion de passer un appel vocal ou d’en recevoir un. Du coup, je filtre. Et j’use sans gêne de la messagerie. N’entrent dans ma bulle que ceux que j’y invite, uniquement quand je le désire. Je suis trop lâche pour raccrocher au nez de quelqu’un, mais j’ai le pouvoir sournois de ne pas le laisser entrer chez moi à travers le combiné. Allô quoi, tu as un portable et tu ne téléphones jamais ? Non, mais allô quoi ! Ben oui.

Addicition et SMS

Dans mon échelle de l’intimité, le SMS a pris du galon. Il y a encore peu de temps, je destinais ce type de message à mes proches. Puis il a pris le pas sur la conversation orale. Parler nécessite de déranger l’autre. Pas le SMS, qui peut être lu et envoyé furtivement, de n’importe où. Ce qui compte le plus n’est pas le message en lui-même, mais la rapidité avec laquelle votre interlocuteur vous répond. Il y a les fines gâchettes qui dégainent leur réponse dans la seconde. Les basiques qui prennent une grosse minute pour taper un mot en retour (la majorité). Et ceux qui considèrent qu’un SMS équivaut à une lettre et peut attendre. En ce qui me concerne, si je veux témoigner de l’attention à la personne qui m’envoie un SMS, je réponds rapidement, mais pas immédiatement. Je ne voudrais pas qu’on me prenne pour un garçon qui n’a rien de mieux à faire que de répondre névrotiquement à ses SMS. Noooon… 

Addiction et e-mail

Quinze ans et déjà ce petit côté obsolète. On n’est jamais sûr qu’il arrive, ni qu’il soit vraiment lu. Le mail est la version bêta de la communication numérique. Pourquoi n’y a-t-il toujours pas d’option « avis de réception » dans la majorité des logiciels de messageries électroniques ? Je profite de cette ambiguïté pour prendre des libertés : j’avoue, c’est par mail que j’allonge au maximum le temps de réponse. Comme si le flou (le mystère ?) qui entoure l’e-mail permettait d’être malpoli.

Addiction à Facebook

Mince, ma mère vient de liker une photo dans laquelle je suis identifié. Rien de grave ni de compromettant, il s’agit de moi et d’une amie, chez moi, lors d’un dîner. L’image est sans intérêt, je pose en faisant semblant d’embrasser un citron vert à côté de mon invitée. Ce n’est pas moi qui ai mis en ligne ce cliché – je suis beaucoup trop pudique pour ça – mais un autre de mes convives. Une poussière de vie qui n’intéresse personne – ou presque, puisque 14 personnes l’ont quand même likée. Le vrai problème, c’est que ma mère, elle aussi, a « aimé » au milieu de mes copines de bureau. Cela me renvoie des années, voire des décennies en arrière. Quand je refusais catégoriquement que mes parents m’accompagnent jusqu’à la porte d’entrée du collège. Que je leur demandais – pas gentiment – de me laisser au carrefour précédent pour éviter que mes camarades de classe ne me croisent à côté de cette grande personne qui m’a élevé, nourri, logé… Vingt-cinq ans plus tard, l’Internet social me plonge dans les mêmes affres. Bon, je l’ai bien cherché puisque j’ai accepté ma mère comme « amie ». Il faudrait que je réfléchisse à la supprimer – de ma liste de friends… Mais serais-je prêt à commettre un matricide virtuel ? Pas sûr. Je crois que je préfère encore être liké. Putain de contradiction 2.0.
Facebook, c’est la mise en scène de ma vie pour dire aux autres ce que je fais, qui je suis, quels sont mes doutes… Et échanger avec eux en direct via la messagerie puisque je peux voir qui est connecté en même temps que moi. Matthieu a posté une vidéo d’un chat qui joue du piano. Tiens, ça me rappelle que je devais lui « parler » depuis un moment.

Addiction à Skype, FaceTime, Google Hangouts…

Passée l’excitation de converser par vidéoconférence avec mes contemporains, j’ai largement levé le pied. Si un appel téléphonique est une intrusion dans ma sphère privée, imaginez ce que je ressens dans ce genre de situation… D’ailleurs, je cherche encore l’intérêt de voir son correspondant. Est-ce pour s’assurer qu’il est totalement occupé à vous répondre ? Pour vérifier son état physique ? Je dois déjà être vieux jeu puisque de nombreux ados ont, dans leur chambre, une fenêtre vidéo ouverte sur leur ordinateur. Ils se connectent sur Skype à plusieurs et « vivent » tous ensemble, comme s’ils partageaient la même pièce. Un vrai cauchemar. Une véritable addiction.

Le tout-venant 2.0

En plus des mastodontes précédemment cités, une flopée de nouveaux réseaux débarquent régulièrement pour combler les derniers petits vides. Vine est arrivé pour poster des vidéos courtes, là où Instagram ne permet que de partager des photos. Et les plus jeunes sont dingues des applications spécialisées dans les photos éphémères comme Snapchat. Pour éviter la « teu-hon » d’un cliché peu glorieux qui circulerait sur tous les réseaux, ce petit programme pour smartphones envoie une image qui s’autodétruit au bout de quelques secondes. Comme si les ados d’aujourd’hui avaient mieux compris que leurs parents (nous) comment manier ces outils et leurs désagréments.

Mes enfants 2.0

Oui, comment je « gère » mes kids dans leurs rapports aux différents modes de communication ? Pour être honnête, c’est le bazar. Je les autorise à téléphoner, mais pas à posséder un téléphone (mon fils aîné a 11 ans et de nombreux camarades qui se vantent d’être équipés). Je refuse qu’il soit sur Facebook, alors qu’il me voit y passer un temps infini et que je n’ai toujours pas trouvé d’argument imparable pour me justifier. Je me planque derrière la politique de la maison Zuckerberg qui impose à ses utilisateurs d’avoir au minimum 12 ans. Merci à toi, Mark. J’accepte qu’ils discutent via FaceTime, mais uniquement avec leur grand-mère. J’invente chaque jour une série de jurisprudences qui se défont régulièrement face à mes propres contradictions. Je vous rappelle que je fais partie de la « fracture générationnelle » numérique. Celle qui a dû apprendre sans l’aide de ses parents. Celle qui a grandi en défrichant toutes les règles d’usage et de bonne conduite. Celle qui doit désormais inventer des règles pour ses propres enfants malgré des décennies d’empirisme digital. 

D’ailleurs, si quelqu’un a le numéro d’une bonne hot-line à ce sujet, merci de transmettre, je lui passerais bien un coup de fil. 

par Boris Coridian

Article paru dans la revue Clé