Comment l’esprit guérit le corps

Les effets des pratiques psycho-corporelles sur nos cellules

Il est désormais scientifiquement prouvé que la méditation ou le yoga ont des effets sur le cerveau et sur le corps, et jusque dans l’expression des gènes. Ils font désormais partie de la médecine dite intégrative.

Méditation, yoga, tai-chi, qi gong, exercices du souffle… lorsqu’on pratique ces disciplines dites psycho­corporelles, nous faisons bien plus que nous détendre : nous bouleversons la biologie au cœur même de nos cellules. Mieux, nous modifions l’expression de nos gènes. C’est ce que viennent d’établir des chercheurs des universités de Coventry (Royaume-Uni), Radboud de Nimègue (Pays-Bas) et d’Anvers (Belgique), qui publient la première méta-analyse sur le sujet (Buric, Fron- tiers in Immunology, 2017). Pour ce faire, les scien­tifiques ont passé au crible statistique 18 études de 2005 à 2016 concernant 846 sujets ayant pratiqué — ou non — une de ces disciplines et dont l’expres­sion des gènes a été mesurée par analyse sanguine. Surprise ! Les techniques esprit-corps, méditation et pratiques associées, laissent — selon l’expression des auteurs — une « signature moléculaire ».

Depuis quelques années déjà, les scientifiques ont établi que la méditation et autres techniques médi­tatives ont un effet sur le cerveau et sur le corps (lire S. et A. n° 799, septembre 2013). Matthieu Ricard, célèbre moine bouddhiste français, titulaire d’un doctorat en génétique obtenu à l’Institut Pasteur, en témoigne : « On s’est aperçu que deux mois de médita­tion de pleine conscience à raison de 20 à 30 minutes par jour pouvaient faire décroître significativement l’anxiété, la tendance à la colère, à la dépression », explique-t-il. Certains bénéfices ont été scientifiquement vali­dés, même s’il reste beaucoup à faire pour évaluer chaque pratique psycho-corporelle pour des patho­logies données. Un travail peu aisé. « Par manque de moyens, et parce que le type d’essai clinique utilisé pour les thérapies classiques n’est pas bien adapté », estime | Bruno Falissard, pédopsychiatre et chercheur à l’In- g serm, chargé par la Direction générale de la santé 1 d’évaluer ces médecines. 

L’esprit — autrement dit la psy­chologie, les émotions, les pen­sées — agirait donc sur le corps. Reste à savoir comment. « C’est encore du domaine de la recherche, répond Michel Le Van Quyen, chercheur à l’Inserm, spécia­liste de l’épilepsie à l’Institut du cerveau et de la moelle épinière (ICM), à Paris.

Plusieurs pistes sont explorées. » À commencer par celle de l’effet placebo. « C’est une activité mentale positive, pou­vant être déclenchée par un médi­cament (inactif) ou une relation thérapeutique, qui libère un cock­tail de neuromédiateurs auto-guéris­seur », assure le chercheur. Ainsi, l’imagerie médicale a montré que certaines zones cérébrales (cortex orbito-frontal et cortex angulaire antérieur) étaient acti­vées lors de la prise d’un placebo analgésique, comme le ferait la prise d’un opioïde.

L’esprit — autrement dit la psy­chologie, les émotions, les pen­sées — agirait donc sur le corps. Reste à savoir comment. « C’est encore du domaine de la recherche, répond Michel Le Van Quyen, chercheur à l’Inserm, spécia­liste de l’épilepsie à l’Institut du cerveau et de la moelle épinière (ICM), à Paris. Plusieurs pistes sont explorées. » À commencer par celle de l’effet placebo. « C’est une activité mentale positive, pou­vant être déclenchée par un médi­cament (inactif) ou une relation thérapeutique, qui libère un cock­tail de neuromédiateurs auto-guéris­seur », assure le chercheur. Ainsi, l’imagerie médicale a montré que certaines zones cérébrales (cortex orbito-frontal et cortex angulaire antérieur) étaient acti­vées lors de la prise d’un placebo analgésique, comme le ferait la prise d’un opioïde.

L’expression de certains gènes est réduite

Mais l’action positive des pra­tiques psycho-corporelles ne se limite pas à l’effet placebo. Elles ont un impact sur le système ner­veux autonome, ce réseau de nerfs qui pilote nos fonctions vitales et se divise en deux grandes branches, sympathique et para­sympathique. La première est un accélérateur : « En cas de stress, le système sympathique augmente les rythmes cardiaque et respiratoire, poussant l’hypothalamus, une région du cerveau, à sécréter des hormones (cortisol, adrénaline) qui préparent le corps à l’action ou à la fuite », explique Michel Le Van Quyen. C’est l’axe du stress. La seconde branche est un frein. Lorsqu’on se détend, le système parasym­pathique calme l’organisme et le cerveau produit un cocktail d’hormones (endorphines) récon­fortant et antidouleur. C’est le temps de la récupération. D’ordi­naire, ce duo est équilibré. Mais en cas d’anxiété prolongée, l’ac-élérateur, trop sollicité, reste bloqué. Il largue trop de cortisol dans l’organisme, avec son cor­tège de risques pathologiques (infections, troubles cardio-vas­culaires, dépression) et de stress chronique. Le frein est alors inef­ficace. « Une pratique esprit-corps (détente) rééquilibre ce duo », assure Michel Le Van Quyen.

La nouvelle méta-analyse de Coventry corrobore cette hypo­thèse, mais pousse l’observation beaucoup plus loin. Elle établit en effet que l’expression de cer­tains gènes est réduite chez les pratiquants. En particulier celle du « facteur nucléaire kappa B » (NF-kB), activé par le système sympathique en cas de stress et dont le rôle est d’augmenter l’in­flammation cellulaire. A contra­rio, « la réduction de l’expression de NF-kB [observée chez les prati­quants] est la signature moléculaire de la détente », assure Ivana Buric de l’université de Coventry, coau- teure de l’étude. Conséquence  pratiques psycho-corporelles permettraient de baisser l’inflam­mation générale du corps, réduisant ainsi les risques de pathologies. » Pour la chercheuse, d’autres études scientifiques sont encore nécessaires pour mieux com­prendre ces effets et les comparer, par exemple, à l’exercice physique ou à une bonne nutrition.

Des expériences apportent la preuve de l’effet bénéfique

Cette vague d’intérêt scientifique pour les pratiques méditatives a pour origine l’activité du neu­roscientifique chilien Francisco Varela qui a créé en 2001 avec le dalaï-lama, en Inde, un forum iné­dit intitulé Mind and Life, où pra­tiquants et scientifiques viennent échanger. C’est dans ce cadre que le dalaï-lama a suggéré aux cher­cheurs d’étudier l’activité céré­brale de méditants bouddhistes « experts » (soit 10 000 heures de méditation minimum au comp­teur). Depuis, plus d’une cen­taine d’entre eux — ainsi que de nombreux débutants — se sont prêtés au jeu dans une vingtaine d’universités à travers le monde, avec, en tête de file, Matthieu Ricard (lire S. et A. n° 702, août 2005). « J’ai eu la chance d’assis­ter à la rencontre exceptionnelle de Matthieu Ricard et de Francisco Varela en2001 dans un laboratoire du sous-sol de l’hôpital de la Pitié- Salpêtrière à Paris, se souvient Michel Le Van Quyen, alors en thèse. Ils voulaient enregistrer l’ac­tivité du cerveau en pleine médita­tion, cela n’avait jamais été fait. » Lors de cette séance, Matthieu Ricard, revêtu d’un casque d’élec­troencéphalogramme (EEG).

L’activité cérébrale de huit méditants chevronnés (dont celle de Matthieu Ricard) (à droite), a été comparée à celle de méditants débutants (gauche). Elle se traduit, chez les premiers, par une augmentation des ondes gamma (conscience, concentration…) par rapport à l’état neutre, maximale dans (les zones pariéto-temporale et frontale (rouge).

l’activité cérébrale, avait médité. Une activité qui s’est traduite sur le tracé EEG par de larges ondes cérébrales, dites ondes gamma (au-delà de 35 hertz), du jamais vu ! « Nous tenions la preuve que l’entraînement mental engendre un effet physiolo­gique ample et mesurable », raconte le chercheur. Depuis le décès d Francisco Varela, ces travaux ont été poursuivis par une nouvelle génération de scientifiques. En parallèle de ces expériences de laboratoire, les pratiques psycho-corporelles se répandent dans le grand public depuis dix ans. Selon un rapport de lAP-HP (Assistance publique-hôpitaux de Paris) de 2012, plus de 15 traitements « différents » (hypnose, relaxation, acupuncture, ostéopathie…) ont été intégrés au sein des 13 groupements hospitaliers parisiens.

Principalement dans les maternités, centres antidouleur, services de soins palliatifs ou d’addictologie. Des centres privés adoptent également cette approche. Dans le XIIIe arrondissement de Paris, par exemple, l’Institut français des pratiques psycho-corporelles (IFPPC) propose aux patients — adressés par les médecins ou venus spontanément —, après une consultation préliminaire, des séances d’hypnose, de yoga, de méditation de pleine conscience ou d’ostéopathie. Pas question ici de se passer de la médecine conventionnelle, ni de cesser les traitements en cours. D’ailleurs le mot« médecine alternative » est banni du vocabulaire.

Les patients — adressés par les médecins ou venus spontanément —, après une consultation préliminaire, des séances d’hypnose, de yoga, de méditation de pleine conscience ou d’ostéopathie. Pas question ici de se passer de la médecine conventionnelle, ni de cesser les traitements en cours. D’ailleurs le mot« médecine alternative » est banni du vocabulaire. « Le but est d’accompagner les patients en situa­tion chronique ou aiguë par des pra­tiques “complémentaires” et de leur transmettre ces outils pour les rendre autonomes », assure la fondatrice et directrice de l’Institut, Isabelle Célestin-Lhopiteau, qui a travaillé pendant vingt-cinq ans dans des  centres anti-douleur, à l’hôpital Trousseau (Paris) et au CHU du Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne).

Cette médecine complémentaire fait partie d’un nouveau type de médecine dite intégrative, née aux États-Unis, qui considère l’humain dans son ensemble avec des approches diverses (nutrition, soins psychologiques, phytothérapie…). « Nous intervenons sur un large éventail de situations, allant de l’arrêt du tabac à la prévention de la rechute dépressive, en passant par les troubles moteurs ou les douleurs chroniques », précise Isabelle Célestin-Lhopiteau.

Réduire les symptômes des maladies neurologiques. Un long couloir clair dessert plusieurs pièces modulables. On y croise Catherine Bernard, anesthésiste au CHU du Kremlin-Bicêtre, une des intervenantes du diplôme universitaire (DU) « pratiques psychocorporelles et santé intégrative » de l’université Paris-Sud. Le Dr Bernard y forme des médecins, infirmiers et aides-soignants à l’hypnose (lirep. 32), une technique « devenue utile dans notre métier ». Mais aussi Constance Flamand-Roze, orthophoniste, docteur en neurosciences, qui travaille, quant à elle, à réduire les symptômes des maladies neurologiques telles que Parkinson (lire p. 32). Quelque 700 patients franchissent chaque année la porte de ce centre hors norme. En septembre, sera inauguré un plus vaste établissement, à Donnemain-Saint-Mamès, près de Châteaudun, en Eure-et-Loir.

 

Source :  Sciences & Avenir N° 846