Brève introduction à la doctrine de la réincarnation

J’ai été Jules César

Pierre Basso, ingénieur de recherche au CNRS,  a travaillé dans le laboratoire d’Intelligence Artificielle à l’université de Luminy à Marseille où , par intérêt pour les sciences cognitives, il a entrepris des travaux de recherches dans ce domaine. Actuellement à la retraite, il poursuit des travaux consacrés à l’ontologie. Scientifique tourné vers les sciences et particulièrement l’astrophysique, il est passionné par l’histoire et la philosophie, notamment les traditions spirituelles d’Orient et d’Occident.  

L’idée selon laquelle il existe un principe vital, l’âme par exemple, qui survit à notre tré­pas pour se manifester dans une vie postérieure a été, et demeure, une doctrine inscrite dans de nombreuses religions, notamment le Bouddhisme, l’Hindouisme, le Taoisme mais aussi dans les religions antiques, dites païennes par un abus de langage, et également dans les traditions chamaniques ou animistes encore vivantes en Asie ou en Afrique.

Officiellement absente des trois religions monothéistes, Judaïsme, Christianisme et Islam, la doctrine de la réincarnation s’est pourtant manifestée dans divers courants de ces mêmes religions. La notion de réincarnation fait partie de la tradition juive, elle est mentionnée en de nombreux endroits dans les textes ésotériques notamment dans le livre de référence de la Kabbale : « Toutes les âmes sont sujettes à la réincarnation ; nul ne connaît les voies du Saint, Béni soit Il ! Les gens ne savent pas qu’ils sont présentés devant le tribunal avant d’entrer dans ce monde et une fois qu’ils l’ont quitté ; ils ignorent qu’ils doivent subir beaucoup de réincarnations et de travaux secrets et que, com­plètement dépouillés, de nombreuses âmes et une infinité d’esprits errent dans l’au-delà sans pouvoir pénétrer sous le voile du Palais du Roi. Les hommes ne sont pas conscients que les âmes virevoltent comme des cailloux lancés par une fronde. Mais le temps sera proche quand on découvrira tous ces mystères » (Zohar II 99b).

Dans le christianisme primitif, cette doctrine n’était également pas absente mais provenait la plupart du temps de rencontres et d’échanges avec la philosophie grecque, notamment le Platonisme. Elle apparut donc suspecte aux yeux des gardiens du temple, les Pères de l’Église, et non des moindres tels que Saint-Augustin qui rejetait toute idée de ce que l’on désignait par le terme grec de métempsycose. Il faut tout de même penser qu’elle ne devait pas être absente parmi les chrétiens de l’époque vu qu’il en fut question au Concile de Constantinople, en 553, à propos de la condamnation de l’origénisme, doctrine attribuée à Origène, un théologien original pour faire un jeu de mots facile, qui vivait et enseignait à Alexandrie, le centre intellectuel du monde greco-romain au IIIe après J.C.  Original, il l’était par ses positions doctrinales sur l’éternité de la matière, sur la descente des âmes dans les corps, sur l’apocatastase théorie selon laquelle tout l’univers retrouverait dans un temps futur sa pureté et sa virginité primordiale effaçant ainsi l’idée d’enfer éternel si chère à une conception pénitentielle de la spiritualité prônée par moult théologiens chrétiens. Inutile de souligner que de tels enseignements, issus probablement de sa fréquentation des milieux néo-platoniciens, ne furent pas très appréciés des autorités ecclésiastiques.

Déjà condamné à plusieurs reprises de son vivant, même s’il eut des partisans au sein de la jeune Église qui en était encore à chercher ses marques, le Concile dit de Constantinople II initié par l’empereur Justinien mit un terme à la présence de l’idée de réincarnation, ou de metempsycose, au sein de la doctrine chrétienne. Mais le temps de la réhabilitation de ce théologien est revenu, en témoigne l’hommage récent du Pape Benoît XVI au cours de l’audience générale du 25 avril 2007 : « Origène d’Alexandrie est réel­lement l’une des personnalités les plus déterminantes pour tout le développement de la pensée chrétienne il imprime un tournant irréversible au développement de la pensée chrétienne. Ce fut un véritable ”maître”, et c’est ainsi que ses élèves se souvenaient de lui avec nostalgie et émotion. » Pour terminer ce tour d’horizon au travers du monothéisme, si l’Islam sunnite notam­ment ne reconnaît pas de doctrine de la réincarnation, elle se manifeste néanmoins dans certains courants du Chiisme tels que l’Ismaélisme représenté au Liban par les Druses. Enfin pour ne pas oublier ceux qu’une tragique actualité nous a fait redécouvrir, l’existence de cette doctrine chez les Yézidis, un courant également monothéiste issu, ou dérivé, du Zoroastrisme l’antique religion iranienne ayant précédé l’Islam, et même le Christianisme.

Qu’est-ce qui fait problème ?

L’idée de réincarnation est sujette à polémique et se trouve au centre de débats philosophiques ou théologiques. Pour Ananda Coomaraswamy, historien de l’art et métaphysicien indien repré­sentatif de l’école traditionaliste, né le 22 août 1877 à Colombo (Sri Lanka) et mort le 9 septembre 1947 à Needham, la réincarnation vient d’une incompréhension populaire de la doctrine de la transmigration, idée que partageait le philosophe français René Guénon (né le 15 novembre 1886 à Blois, en France, et mort le 7 janvier 1951 au Caire, en Égypte). Ces deux auteurs s’insurgent contre le mot réincarnation auquel ils substituent le terme de transmigration. La différence tient à ce que, selon eux, la réincarnation doit être comprise comme la renaissance d’une âme dans des corps différents tout au long de l’histoire humaine.

Théorie rejetée notamment par René Guénon selon lequel les traditions spirituelles orientales auraient essentiellement enseigné la transmigra­tion d’un principe spirituel (l’atman chez les Hindouistes) non plus de vie en vie terrestres mais chaque fois dans un univers différent car, toujours selon R. Guénon, renaître dans le monde que l’on vient de quitter serait une impossibilité métaphysique. Oui, mais est-ce que cela nous fait avancer dans la compréhension de la nature de ce phénomène ? Certains parlent de metempsycose ou de palingénésie, termes qui en définitive convergent vers un sens commun, celui d’une conti­nuité causale entre des vies apparemment distinctes ; mais qu’en est-il réellement au-delà de ces mots par lesquels on tente d’appréhender une réalité qui échappe à notre expérience quotidienne ? Les erreurs entourant cette notion proviennent de la conception qu’il existerait une individualité unique revêtant des formes corporelles diverses une vie après l’autre.

L’erreur réincarnationniste c’est le fait de dire que moi un tel, ma personne actuelle, j’ai été Jules César, ou Cléôpatre, ou d’Artagnan ou la grande prêtresse d’Isis sous le règne de Toutânkhamon. Car, après tout mieux vaut croire à un antécédent célèbre plutôt que d’imaginer que l’on ait pu être un criminel quand ce n’est pas avoir été un animal. Et même si, par aveu de modestie, on reconnaît la possibilité de vies antérieures aussi peu glorieuses ce qui fait problème reste toujours l’idée de « moi, j’ai été », autrement dit l’idée de persistence d’un moi-même au travers d’une multitude de vies successives. Et c’est là où le bât blesse, car la difficulté vient justement du « j’ai été » alors que la question serait plutôt « qui a été ? » ou « qu’est-ce qui a été ? ». Lorsque l’on pense « j’ai été Jules César » ou « j’ai été un galérien au temps de Louis XIV » ou « j’ai été un cheval de trait » c’est moi Pierre, Paul, Sophie ou Julie qui croit avoir vécu ces vies là, comme si les vies successives étaient autant de costumes revêtus par une même individualité pérenne. Car le ”je” qui imagine ce qu’il a pu être antérieurement le fait dans sa perspective égocentrique en imaginant ce que lui, en tant qu’être actuel, aurait pu être si effectivement il avait vécu à telle époque de l’Histoire.

C’est pour cela que le moine bouddhiste, Maître Thich Nhat Hanh, préfère parler de remanifestation plutôt que de réincarnation, terme qu’il justifie de la façon suivante : « La naissance de la fleur c’est un jour de remanifestation. La fleur était donc déjà là sous une certaine forme mais nous n’étions pas capable de la reconnaître.

L’idée de manifestation implique l’idée d’une manifes­tation antérieure. Cette chose est toujours là. Si les conditions sont suffisantes cette chose peut à nouveau se manifester. Et, lorsque nous voyons les choses se manifester, nous disons qu’elles sont nées mais en fait elles ne sont pas nées, elles se manifestent. Parce qu’être né c’est à partir de rien. Donc il y a eu quelque chose avant qu’il y ait manifestation. » En fait la difficulté de l’idée de réincarnation, susceptible d’alimenter certains fantasmes, tient essentiellement en cette récupération individualiste et égocentrique d’une dimension de l’existence qui dépasse l’individu. Erreur relativement excusable d’ailleurs, car il est difficile, à notre niveau individuel, d’aborder ces questions en faisant abstraction de notre individualité et en la dépassant ; aussi difficile que de demander à un être tri-dimensionnel, c’est à dire ce que nous sommes, de penser une forme géométrique quadri-dimensionnelle, ou même plus.

Une tentative d’approche scientifique

Alors, réincarnation, transmigration, métempsycose, remanifestation? Derrière toute cette terminologie il y a une seule et même énigme, celle de ce qui survient à la conscience après la dissolution du corps. On constate que les corps physiques se désagrègent et se décomposent pour retourner à leurs éléments chimiques primitifs, mais qu’en est-il de ce qui constituait notre être propre, notre personnalité, est-ce que cela aussi relèverait de la chimie ? Si l’on tentait de donner une réponse plus rigoureuse, et plus formelle, à cette question il serait nécessaire de s’échapper de l’étroitesse individuelle et considérer la vie d’un être comme un agrégat de possibilités qui s’actualisent au fil des circonstances. Alors que les sciences et techniques actuelles traitent des informations sur les phénomènes observés, l’idée serait de concevoir une théorie des potentialités d’information : les potentialités pour la production d’un événement ainsi que les potentialités créées à partir d’un événement actuel.

Dans un article précédent Petites causes, grands effets : quelques propositions pour une ontologie d’incomplétude j’avais émis ce type de proposition en parlant de causalité verticale en prenant comme exemple ce scénario à trois personnages inspiré d’un film de Claude Lellouch. Au sens courant, la causalité, c’est à dire la relation d’un événement cause à un événement effet, est imprégnée de conception mécanique de la réalité inspirée de la physique newtonienne : au jeu de billard, une boule blanche projetée avec force sera la cause du déplacement de la boule rouge qu’elle heurtera, ce mouvement est considéré comme l’effet de ce choc. Nous laissons tomber un verre, il se casse ; nous appuyons sur la pédale d’accélération de notre voiture, elle prend de la vitesse ; nous donnons un coup de marteau, le clou s’enfonce dans la planche.

Dans tous ces cas, et il en existe une multitude dans la vie courante, une cause entraîne immédiatement un effet, c’est ce que l’on pourrait appeler la causalité « horizontale”. Par contre, nous avons tous éprouvé dans notre existence le fait que d’un événement qui nous est survenu, d’une action que nous avons accomplie, d’une parole que nous avons prononcée, puisse un jour émerger une conséquence imprévisible lors du moment initial. On établit alors, mais a posteriori, entre l’événement initial et sa conséquence ultérieure une relation de causalité alors qu’il est évident qu’il ne s’agit pas du tout de la même relation causale de type mécanique : nos actions, nos décisions, nos paroles, ou éventuellement notre absence d’action ou de décision ou moment voulu, créent un potentiel pour des événements futurs dont nous sommes incapables dans l’instant présent d’en présager la nature. Si maintenant on considère tout ce qui a été fait, ou non, dans une vie humaine en tant qu’actions et intentions positives ou négatives, en suivant le même raisonnement on peut parfaitement concevoir que la vie d’une personne va engranger un potentiel pour des événements à venir ; c’est ce noyau de potentialités qui nous survit et produit son fruit dans ce que l’on appelle une vie postérieure, de la même manière que d’un potentiel créé par une existence antérieure a émergé notre vie actuelle et notre personnalité avec toutes ses caractéristiques. C’est ce type de relations qui justifie l’appellation de causalité « verticale” parce que les liens de causes à effet dans les affaires humaines ne sont pas ceux que l’on peut calculer par une équation de la mécanique des forces physiques, parce que ces liens ne sont pas immédiatement déductibles. On pourrait effectivement dire que cette conception de la causalité rejoint le concept de remanifestation évoqué ci-dessus.

L’élaboration d’une telle théorie expliciterait de façon scientifique la notion de causalité kar- mique, pierre angulaire de la philosophie bouddhiste, quelles que soient les écoles. Le mot karma n’est pas le synonyme d’une destinée implacable à laquelle on ne peut échapper, tel Oedipe destiné à tuer son père et épouser sa mère dans la tragédie grecque. Le karma serait plutôt comparable à un code génétique se transmettant d’une vie à une autre, créant une chaîne dont chaque maillon est une existence individuelle. À ceci près tout de même, chaque maillon ne res­semble pas au précédent, chacun est façonné par le potentiel engrangé par son précédent, ou peut-être ses précédents. Il n’est plus question dans cette perspective d’une entité durable, un moi-je, qui transmigre de corps en corps et qui dit « j’ai été ». Peut-on alors encore parler de réincarnation ou bien se demander s’il vaut mieux parler de transmigration ou de metempsycose ? Débats inutiles à mon sens dans la mesure où une théorie formelle des potentialités d’existence marquerait un changement de niveau du problème dont la réponse ne serait plus entachée par le flou des expressions en langue naturelle.

Se demander si l’âme se réincarne ou bien si un prin­cipe immatériel transmigre, savoir si la « renaissance” s’effectue sur la planète Terre, ou bien sur une autre planète voire dans un autre univers, sont des disputes bien vaines dans la mesure où cette renaissance, dépendant du contexte dans lequel peut s’actualiser un noyau de potentialités, toutes les possibilités seraient ouvertes en fonction de l’exécution de l’algorithme représentant le processus de passage de puissance à l’acte. Et donc, dans la perspective d’une théorie de ce type de causalité que j’aie qualifiée de verticale, on ne voit pas ce qui empêcherait qu’une série de renaissances – c’est à dire l’actualisation d’agrégats de potentialités – puisse trouver leurs contextes d’actualisation dans le cours de l’histoire humaine comme il est possible qu’elles trouvent les conditions nécessaires à leur manifestation dans d’autres mondes que notre planète.

C’est d’ailleurs ce que suggère assez bien la roue du samsara, dans l’iconographie bouddhiste, basée sur la coexistence de six états d’être dont on peut effectivement déduire la possibilité de renaissance aussi bien dans le monde humain que dans des mondes qui sortent complètement de notre expérience quotidienne.

Un nouveau champ d’études ?

L’idée de réincarnation, ou au sens plus large l’idée que quelque chose survit après la mort corporelle et se manifeste dans un autre corps, a été popularisée ces dernières années par le cinéma, notamment le film Little Bouddha de Bertolucci. Selon certaines enquêtes d’opinion il semblerait que dans un milieu de culture chrétienne il existe une bonne proportion, on l’estime de 20% à 25%, de personnes interrogées qui croient en la réincarnation même si elle n’est pas acceptée par les autorités des principales églises. Il est vrai que cette idée peut apporter une certaine consolation. Tout d’abord dissiper l’angoisse d’une disparition pure et simple de notre personnalité dans un néant de résidus cellulaires puis chimiques. Ensuite en se disant que ce qui n’a pas pu être réalisé dans cette vie, tout ce que nous avons raté ou tout ce que nous pourrions améliorer, pourrait trouver son accomplissement dans une vie postérieure. Il y a également, ce à quoi j’ai fait allusion plus tôt, l’idée égocentrique d’un passé qui a pu être glorieux. Mais indé­pendamment des croyances à ce sujet, qui ne sont pas dépourvues de valeur affective et peuvent même constituer un viatique, c’est à dire une aide et un réconfort pour l’existence, il se pose la question de la possibilité ontologique de renaissance, ou de remanifestation, ou autre, posée par ces diverses doctrines et philosophies.

Suite à de nombreux, et abondants, témoignages re­cueillis en milieu clinique, le phénomène des EMI (Expériences de Mort Imminente) commence à être pris sérieusement en compte, il n’est plus possible de les traiter comme des fantasmago­ries imaginatives. Alors pourquoi ne pas se pencher sur une question attenante, en l’occurrence celle de la possibilité d’une continuité entre des vies apparemment disjointes? Une telle étude devrait être établie sur une base conceptuelle impersonnelle, nous dégageant des appréhensions personnelles de ce problème quelque peu entachées de motivations égocentriques. Bien entendu, qu’il s’agisse d’EMI ou de phénomènes transmigratoires, cela conduit à s’aventurer dans un ter­ritoire vierge, dans un inconnu plein de risques mais aussi ouvert à un champ de possibilités que nos sciences actuelles ont du mal à concevoir et à modéliser d’autant qu’il y est question de phénomènes échappant à la conceptualisation des sciences contemporaines. Serait-il possible d’imaginer ce champ d’études constituant l’émergence d’un nouveau paradigme scientifique pour ce XXIe siècle ?