Pour une écologie spirituelle

 

Une nouvelle trinité porteuse de paix

Peut-on cultiver un nouvel équilibre pour une révolution écologique et spirituelle ? Selon Satish Kumar, c’est en prenant conscience de notre inter-reliance avec la nature et les autres espèces que nous pourrons faire face aux défis environnementaux et construire un futur viable.

Pour relever les actuels défis environnementaux, vous évoquez une nouvelle trinité terre-âme-société, que vous a inspiré un texte hindou, la Bhagavad- Gita. De quoi s’agit-il ?

Notre monde moderne se focalise sur un dévelop­pement extérieur, comme le matérialisme, le consu­mérisme, l’industrialisation… Même le mouvement écologiste actuel emprunte le même chemin. Or les sagesses anciennes et la Bhagavad-Gita mettent l’accent sur le rapport essentiel entre l’intériorité et l’extériorité. Troublé par le manque de réflexions entre ces deux aspects, j’ai réfléchi à un principe qui ferait le pont. Cette nouvelle trinité terre/âme/société traite de notre relation à la nature, de la nécessité d’établir un lien entre l’exercice spirituel et les pra­tiques sociales. Nous protégerons d’autant mieux la planète que nous aurons pris soin de notre âme.

Nous et la terre ! Vous évoquez le devoir de reconnexion à la terre. En quoi la certitude que nous ne faisons qu’un avec la nature peut-elle nous aider à devenir un acteur du changement ?

Nous vivons sur la conviction erronée que la nature a pour seule fonction d’alimenter le moteur de l’éco­nomie : en fait, c’est l’économie qui est au service de l’écologie. Si le capital naturel venait à disparaître, si l’homme polluait l’environnement au point de le rendre inexploitable, alors l’économie mourrait aus­si. L’homme doit redevenir humble et se reconnecter avec la nature. C’est le grand défi du XXIe siècle… D’après la Bhagavad-Gita, la nature, l’homme et le divin ne font qu’un. La nature est source de vie, elle est en nous, nous faisons partie de la nature. Rap­pelons que le mot humain vient de humus, la terre. Je rejoins un courant développé par le philosophe norvégien Arne Naess (1912-2009), la deep ecology ou « l’écologie profonde », inspirée également des sagesses anciennes, qui accordent une valeur intrin­sèque à la nature. Elle a des droits, elle est sacrée et il faut encourager la révérence envers elle, en dévelop­pant une écologie spirituelle.

 

Nous et notre âme ! La Bhagavad-Gita nous invite à vivre en harmonie avec nous-même, à nourrir notre âme. Immense programme ! Par où commencer ?

Le premier point est d’en reconnaître l’existence ! Pour la majorité de nos contemporains, et particu­lièrement le monde scientifique, elle n’existe pas. Nous revenons au point de séparation intériorité / extériorité. En réalité, nous sommes pris entre la prédominance du matérialisme, qui nie l’exis­tence de l’âme, sépare l’esprit de la matière, et l’influence de la religion catholique, qui prône notre impureté et notre état de pécheur. L’autre point est de quitter l’emprise des jugements négatifs, cette tendance à nous dénigrer, à l’origine de nombreux problèmes actuels. La Bhagavad-Gita dit que notre âme est pure ! Atman est le terme sanscrit désignant l’âme, la conscience individuelle ; pa- ramatman est celui qui désigne l’âme universelle, l’âme du monde. Les deux sont liés. Cultiver cette pureté de l’âme n’est pas inaccessible. La pratique des tapas « recommande » la méditation, la lecture des grands textes spirituels et la recherche de sim­plicité dans notre vie quotidienne.

Toutefois, il semblerait que nous rencontrions un obstacle majeur, à savoir le piège de l’ego. Vous proposez de passer de l’ego à l’éco. C’est-à-dire ?

La suprématie de l’ego dans notre société n’a rien d’étonnant ; tout notre système repose sur la com­pétition, les enjeux de pouvoir, des notions au cœur de l’éducation de nos enfants. Là où l’ego sépare, l’éco reconnecte. Le suffixe éco vient du grec ancien oikos, qui signifie maison, patrimoine. Quand on est dans sa maison, on est prêt à se relier aux autres, en mettant de côté notre ego. La conscience de notre interreliance est la clé. Pour atteindre un état de conscience éclairée, l’homme doit apprendre à se connaître, puis se mettre au service d’autrui de ma­nière désintéressée, en renonçant à son ego au profit de la conviction qu’il fait partie d’un tout. Je vous encourage à mettre de côté l’ego au profit de l’éco, qui place au centre la valeur d’interdépendance, et notre connexion les uns aux autres, sans supériorité.

 

Nous et la société ! Selon vous, il nous incombe d’en prendre soin, comme de la terre et de notre âme. Vous parlez d’un mouvement social de grande ampleur. Quel est-il ?

 II est basé sur la reconnaissance de la diver­sité, qui vient de l’unité. Or partout dans le monde, les inégalités sont criantes. Une telle situation ne reflète guère l’harmonie, la cohérence. Seul un mouvement social de grande ampleur permettrait d’instaurer la justice, l’égalité, la liberté pour le bien de tous : il faudra une prise de conscience spirituelle et l’avènement de certitudes nouvelles pour favori­ser l’émergence d’un nouvel ordre social, fondé sur la réciprocité et le mutualisme. Nous retrouvons ici le dana, ce devoir de charité dont parle la Bhaga- vad-Gita pour désigner le partage, la générosité, le fait de donner avant de prendre et de surseoir à son intérêt personnel.

 

La notion de la réciprocité est au cœur de votre approche…

C’est un des principes fon­damentaux de l’Univers. À partir du moment où l’on plante une graine dans le sol, l’ensemble de l’écosys­tème — l’eau, l’air, le soleil — apporte son concours pour la faire grandir. La récipro­cité est au cœur du vivant, qui utilise par exemple l’énergie lumineuse pour synthétiser de la matière organique, et qui contribue à l’ensemble. Ce principe vaut également sur le plan humain et il réside sur la réciprocité de l’énergie d’amour. Alors le cycle est vertueux. La réciprocité est l’idée du don gratuit, pour reconstituer le manque créé en consommant ce qui nous a été donné. Si on l’appliquait vraiment, il n’y aurait plus de conflit, mais un équilibre entre le donner et le recevoir.

Cette nouvelle révolution de l’amour doit passer par l’humilité et le dialogue.

Cette trinité serait porteuse de paix ! Soyons en paix avec la nature,
nous-même et avec autrui ! Mais de quelle paix parlez- vous ?

En Inde, nous avons coutume de répéter le mot « paix » à trois reprises : shanti, shanti, shanti.
Pour qu’elle se déploie dans les trois directions : soi, la nature, les autres.
La paix n’est pas l’absence de guerre, elle est intérieure.
La guerre prend de multi­ples formes, en réalité : la déforestation, la pollution des océans,
l’élevage intensif en sont des formes.
La racine de la paix vient de nous-même, qui ouvre à la paix avec les autres et la planète.
Ce n’est pas un concept éculé, mais une prise d’engagement, radi­cale.
Tout comme l’amour de soi. La paix et l’amour sont de puissants vecteurs de changement.
La trinité que je promeus est une autre manière de mettre en place la révolution de l’amour !

 

La révolution de l’amour ?

C’est une révolution intérieure qui commence par s’ai­mer soi-même ; alors il est possible de le projeter sur les autres, plutôt que les combattre. Cette révolution est fondée sur un dialogue profond et non plus sur un combat… Personne n’a le monopole de la vérité. Nous, les militants et activistes pour la transition écologique, ne devons pas penser que nous sommes supérieurs ni nous montrer arrogants. Cette nouvelle révolution de l’amour doit passer par l’hu­milité et le dialogue.

 

Vous évoquez également l’importance de la beauté, qui pourrait être le ferment de cette révolution…

Le moteur principal des sociétés industrielles est la production de masse, qui n’ a que faire de la beauté. Il faut replacer la beauté au centre et revenir à l’artisa­nat, la création. Là où il n’y a pas de beauté, l’âme souffre, avec les troubles que nous connaissons : dépression, anxiété, qui sont autant de signes d’une asphyxie spirituelle. J’aimerais que chacun de nous vive en artiste, pour développer la voie de la beauté, et porter la révolution de l’amour.

 

Est-ce que, parfois, vous ne doutez pas, face aux actuelles décisions politiques en défaveur de l’environnement ?

Je suis résolument optimiste et réaliste à la fois. Cette nouvelle révolution requiert courage, déter­mination et unité. Nous sommes tous concernés. Si je devais donner un seul conseil pour nous y mettre, ce serait la phrase de Gandhi, d’une actuali­té criante : « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde. »

 

Sourceswww.inrees.com