Les émotions qui font (bien) dormir

 

Le sommeil , un phénomène cérébral

par Christophe André, médecin psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne de Paris.

Pour bien dormir, révèle une étude, favorisez des émotions positives et énergiques, comme la curiosité et l’enthousiasme – surtout si vous êtes stressé(e).

S’il est vital de dormir, il est parfois difficile… de s’endormir. C’est que le sommeil ne relève pas de notre bon vouloir !

 Il est plutôt un phéno­mène cérébral émergent, c’est-à-dire qu’il ne survient que si un certain nombre de conditions préalables ont été réunies. Certaines d’entre elles dépendent de l’environnement immédiat : on s’endort mieux si l’on se trouve au calme, au frais, dans la pénombre. D’autres, en revanche, sont fonction de ce qui s’est passé préa­lablement, car le sommeil de la nuit se prépare tout au long de la journée : il faut s’exposer suffisamment à la lumière naturelle et avoir assez bougé le matin et après-midi, éviter les écrans et les conflits en soirée. Et dans cet écosystème nécessaire au sommeil figurent aussi, bien sûr, nos états émotionnels.

FAIRE DORMIR SES PENSÉES

On sait depuis longtemps que les émo­tions dites négatives – anxiété, colère, tristesse et plus généralement stress – altèrent le sommeil, en quantité et en qua­lité. Pire, ces émotions provoquent un cercle vicieux, lui aussi largement démon­tré : plus elles nous habitent le jour, plus le sommeil se dégrade la nuit ; et plus le sommeil est dégradé, plus les émotions négatives diurnes augmentent… Chez les animaux, c’est l’inverse : plus ils sont exposés le jour à des événements stres­sants, plus ils ressentent le besoin de beaucoup dormir, pour mieux récupérer.

Mais dans la même situation, le cer­veau des êtres humains cogite et rumine, au lieu de dormir. Or, comme le notait le philosophe français Alain : « Avant de dormir soi-même, il faut faire dormir ses pensées. » D’autant que des études ont clairement montré que ce n’est pas une bonne idée de s’endormir en réfléchissant à ses soucis. Et si on ne peut les chasser (ce qui est souvent le cas), mieux vaut les aborder avec recul : accepter leur pré­sence, observer leurs répercussions sur notre corps, se recentrer doucement sur sa respiration, mais ne pas les alimenter en y réfléchissant. C’est le type d’exercice que propose, par exemple, la méditation de pleine conscience en cas de troubles du sommeil.

Mais à l’inverse, quel est l’impact des émotions « positives » sur notre som­meil ? Etonnamment, peu d’études ont exploré leur influence. Celle-ci est glo­balement favorable, mais certaines émo­tions positives – car elles sont nom­breuses et variées : joie, admiration, bienveillance, affection, enthousiasme, sérénité… – sont-elles plus efficaces ? Leur effet varie-t-il selon qu’elles sont occasionnelles (selon les « bons » ou « mauvais » jours) ou habituelles (repré­sentant alors un trait de personnalité) ?

DES ÉMOTIONS POSITIVES ÉNERGIQUES ET CALMES

Une étude récente conduite auprès de 200 étudiants de l’université de Californie a exploré ce lien, en vérifiant également si le fait d’être en période « universitaire- ment calme » (pas d’examens en vue) ou stressante (approche des examens) avait une influence. Les chercheurs ont aussi séparé les émotions positives selon le degré d’énergie qui leur est associé : cer­tains ressentis s’accompagnent en effet d’un sentiment global de vigueur (avoir la pêche, être plein d’élan) et d’autres se situent plutôt dans un registre calme (apaisement, détente, sérénité). Les résul­tats obtenus apportent quelques confir­mations, mais aussi quelques surprises !

Globalement, les émotions négatives, occasionnelles ou régulières, ont un effet toxique sur le sommeil. Et, tout aussi globalement, les émotions posi­tives ont un effet favorable. Mais l’im­pact de ces dernières sur la qualité du sommeil semble maximal dans trois conditions : en période de stress ; si elles sont accompagnées d’un sentiment d’énergie ; si elles sont régulièrement ressenties. En phase de stress, les étu­diants qui ressentaient souvent des émo­tions agréables, mais sur un registre calme, dormaient étonnamment moins bien que les énergiques. En revanche, lors des périodes sans stress, le fait d’avoir vécu dans la journée des moments émotionnellement agréables et calmes facilitait alors la qualité du sommeil.

En un mot : en cas de stress, les éner­giques joyeux dorment mieux que les calmes heureux ; sans stress, les moments d’apaisement sont également profitables. Et dans toutes les conditions, se laisser envahir par les émotions négatives fait souffrir dans la journée et fait mal dor­mir la nuit.

DE LA BONNE FATIGUE

Tout ceci n’est pas surprenant : on sait que le sommeil se prépare grâce à l’acti­vité, physique et cérébrale, déployée dans la journée. C’est ce qu’on appelle couram­ment une « bonne fatigue », offrant stimu­lation sans excitation. Passer ses journées allongé(e) sur un canapé à regarder des écrans ne présage rien de bon pour la nuit qui va suivre… À l’inverse, bouger, échanger, apprendre – sans surchauffe ni surmenage – est bénéfique. Les émotions positives énergiques (curiosité, enthou­siasme, élan, spontanéité.) sont donc à cultiver le plus possible dans nos vies : elles « n’énervent » pas, au contraire.

Soyons donc attentifs à ne pas suivre le mode de vie évoqué par La Fontaine, dans son Épitaphe d’un paresseux: « Quant à son temps, bien le sut dispenser / Deux parts en fit, dont il voulait passer / L’une à dormir et l’autre à ne rien faire. » Pour bien dormir la nuit, mieux vaut le jour « faire » que « ne rien faire », et si possible avec le corps remuant et l’esprit joyeux !

 

Source : Cerveau et Psycho N° 93 novembre 2017