Nos émotions peuvent nous briser le coeur…

 

Introduction à la psychocardiologie

Stress, anxiété, dépression… Autant de maux aux impacts néfastes pour le cœur. Afin de les étudier de plus près, Jean-Pierre Houppe, cardiologue, développe en France une nouvelle spécialité : la psychocardiologie. Entretien et explications sur le lien entre stress psychosocial et pathologies cardiovasculaires.

Est-ce parce qu’il est passionné de VTT que Jean-Pierre Houppe aime sortir des sentiers battus ? Cardiologue en libéral, ancien praticien hospitalier, il a un parcours médical classique. Côté personnel, en revanche, il a été amené à fréquenter d’autres rives, plus psychiques : la sophrologie, l’improvisation théâtrale à visée thérapeutique avec l’équipe du Bataclown, sans oublier une analyse d’inspiration jungienne. Il y a dix ans, en plein doute, il envisage de quitter son métier pour devenir psychothérapeute. Jusqu’à ce qu’un patient le guide, sans le savoir, dans son choix. Jung appelle cela la synchronicité. Il décide alors de mettre au service de sa spécialité ce qu’il a appris ailleurs, et développe en France une discipline nouvelle : la psychocardiologie, qui s’intéresse à l’impact du stress psychosocial (stress, anxiété, dépression) sur l’apparition et l’évolution des pathologies cardio- vasculaires. Depuis, il la pratique avec succès auprès de ses patients, et la transmet avec enthousiasme à ses confrères.

Qu’est-ce, au juste, que la psychocardiologie ?

Jean-Pierre Houppe : En tant que discipline, cela n’existe pas encore. C’est une approche nouvelle de la cardiologie, qui prend en compte la psychologie et le comportement psychosocial des patients avant et après la survenue d’une pathologie cardiovasculaire, en particulier un infarctus du myocarde ou un geste de chirurgie cardiaque. J’ai inventé ce néologisme en m’inspirant du mot « psycho-oncologie ». Aujourd’hui, tous les services d’oncologie comportent une unité de ce type pour prendre en charge psychologiquement les patients atteints de cancers. Il s’agit donc là d’une démarche à posteriori, la médecine classique admettant mal encore que l’anxiété ou la dépression puissent favoriser ces maladies. En revanche, des milliers de publications soulignent l’impact de l’environnement psychologique sur les pathologies cardiaques, et vice versa ! Nos émotions peuvent nous briser le cœur. Le stress favorise l’infarctus, qui peut engendrer un syndrome de stress post-traumatique, lui-même facteur déclenchant d’infarctus : un véritable cercle vicieux !

Quel accueil vos confrères vous réservent-ils ?

Jean-Pierre Houppe : Je n’ai jamais senti de réticences, bien que les Français soient assez cartésiens et que nos études médicales nous préparent mal à une prise en charge globale « biopsychosociale ». Cela conduit à une relative méconnaissance des phénomènes psychiques : certains confondent parfois dépression, anxiété, burn-out, stress post-traumatique… En 2006, j’ai eu la chance de rencontrer Cyril Tarquinio, un spécialiste de l’EMDR, responsable du master de psychologie de la santé à l’université de Metz. Ensemble, nous avons formé une quinzaine de cardiologues à la psychologie, et autant de psychologues et de sophrologues à la cardiologie… Aujourd’hui, les quatorze cardiologues qui consultent au sein du cabinet où j’exerce pratiquent quotidiennement la psychocardiologie. Par exemple, si nous constatons un burn-out ou un stress post-traumatique chez un patient, nous l’adressons à un psychologue, à un sophrologue ou à un hypnothérapeute.

Par quels mécanismes le stress engendre-t-il une pathologie cardiaque ?

Jean-Pierre Houppe : C’est la relation entre le cerveau et le cœur, nos deux outils d’adaptation, qui l’explique. L’espèce humaine survit depuis deux millions d’années parce qu’elle s’est adaptée psychiquement et physiquement. Pour fuir un danger, notre fréquence cardiaque et notre pression artérielle augmentent, afin de vasculariser nos muscles et de leur apporter le sucre et l’oxygène nécessaires. Tout cela parce que le cerveau l’a commandé, plus précisément notre cerveau reptilien, immuable depuis la nuit des temps, contrairement au cerveau limbique (celui des émotions) et au cerveau cognitif, le plus évolutif. Pour chercher notre chemin, c’est ce dernier que nous sollicitons. Pour évoquer notre premier baiser, le limbique. Le reptilien, en revanche, se souvient de choses dont nous n’avons plus vraiment besoin, ou que nous n’avons jamais vécues, comme se battre contre des bêtes sauvages. Dans les situations de stress, d’anxiété, de dépression ou de burn-out, c’est ce cerveau qui fonctionne et qui déclenche, parfois, des réactions de survie disproportionnées ou inadéquates pour nous aider : réactions biologiques, hormonales, nerveuses, etc., affectant le système cardio-vasculaire. Si notre chef de service nous harcèle quotidiennement, notre fréquence cardiaque va s’accélérer de façon chronique, avec un risque d’infarctus à la clé. Autre exemple : la coagulation. Si un chien nous mord, notre cerveau lance un mécanisme pour que notre sang coagule plus vite. Adaptation merveilleuse de l’organisme qui, dans un autre contexte, peut avoir de graves conséquences : si notre ex-conjoint nous mène une vie d’enfer, et que l’on vient de nous poser un stent dans une artère coronaire, celle-ci peut se boucher.

Le tempérament d’un individu entre-t-il en ligne de compte ?

Jean-Pierre Houppe : Les cardiologues différenciaient traditionnellement deux types de personnalités. Le type A, qui caractérise les impatients et les combatifs – les plus à risque –, et le type B, qui regroupe les calmes et les patients. Cela est trop schématique et néglige le fait que, par exemple, une personne trop cool peut négliger sa santé. Il m’apparaît plus pertinent de distinguer cinq grandes familles à risque : les hostiles, les colériques, les pessimistes, les solitaires et les renfermés. Les hostiles sont les pires et, parmi eux, ceux que j’appelle les « bougons-râleurs », qui pensent que « tout le monde est con », que « la vie est nulle »… Le monde s’apparente pour eux à un champ de bataille, ils sont en conflit permanent et déclenchent sans cesse des réactions de survie, neurologiques ou biologiques, très toxiques pour leur système cardio-vasculaire. Comme, généralement, ils fument davantage et pratiquent moins d’activités physiques, ils aggravent leur situation. L’individu colérique a, lui, huit fois plus de risques de faire un infarctus. Le cerveau reptilien, là encore, est à l’œuvre : il réagit comme si son territoire était envahi. La solitude non choisie et l’isolement social sont néfastes pour les artères. En revanche, l’optimisme protège le cœur et réduit le risque d’infarctus, comme l’a démontré un excellent article de l’European Heart Journal intitulé « Don’t worry, be happy ».

La dépression produit-elle les mêmes effets ?

Jean-Pierre Houppe : Oui, avec pour conséquence un risque d’infarctus ou d’insuffisance cardiaque, car elle entraîne des phénomènes inflammatoires qui endommagent le cœur et les artères. La dépression elle-même est un mécanisme d’adaptation. Plutôt que de mourir au combat, victime d’un stress chronique, le cerveau choisit la survie par la « sous-vie ». L’organisme tourne alors au ralenti : perte de dynamisme et d’appétit, économie de projets… Le patient cardiaque qui souffre de dépression majeure multiplie par trois son risque de mortalité. Il est parfois nécessaire de lui prescrire un antidépresseur pour améliorer son humeur, mais seules la psychothérapie et l’activité physique diminueront son risque cardiaque.

Comment prévenir les accidents cardiaques ?

Jean-Pierre Houppe : En prévention, je recommande d’appliquer la règle des quatre A : abstention du tabac, activité physique, alimentation saine et affects positifs (règle qui s’applique également à la prévention du cancer). Parmi eux, l’activité physique est primordiale, elle diminue la mortalité cardio-vasculaire de 40 % ! Nul besoin d’être un grand sportif, il suffit de se bouger environ quarante-cinq minutes par jour, d’aller au travail à pied, de préférer l’escalier à l’ascenseur… La pratique régulière de la relaxation, de la sophrologie et de la méditation en pleine conscience est aussi très efficace pour lutter contre le stress. Enfin, un individu à risque peut améliorer sa variabilité sinusale grâce à des logiciels ludiques de cohérence cardiaque, disponibles dans le commerce. Cette variabilité – on mesure les variations infimes des battements du cœur au repos grâce à un holter – est particulièrement faible chez les personnes anxieuses, stressées, hostiles, déprimées ou qui souffrent de burn-out : un marqueur significatif du risque d’athérome, d’infarctus du myocarde ou d’insuffisance cardiaque. Or, il n’existe aucun remède pour l’améliorer, à part la relaxation, la méditation et l’activité physique.

Quelle prise en charge proposez-vous à vos patients ?

Jean-Pierre Houppe : L’annonce d’un diagnostic, la survenue brutale d’un infarctus ou une intervention cardiaque provoquent parfois un syndrome de stress post-traumatique. La rencontre avec la mort, qu’elle soit réelle ou fantasmée, ne peut être classée dans les souvenirs neutres. Le patient revit en permanence la scène, il en rêve… Je préconise alors l’EMDR, qui guérit souvent en quelques séances. Cette technique, par ses mouvements alternatifs, facilite la « cicatrisation cérébrale ». Elle déplace le souvenir du cerveau limbique au cerveau cognitif. Après un infarctus ou une opération, je demande toujours à mes patients comment ils se sentent psychiquement. Je m’appuie pour cela sur un questionnaire réalisé par la Société européenne de cardiologie. Je recommande aussi l’hypnose pour lutter contre le tabagisme, et la méditation en pleine conscience en cas de surpoids : deux facteurs de risque importants. Restent ceux contre lesquels nous ne pouvons pas agir : l’hérédité, l’âge, le sexe… En nombre absolu, les femmes paient un plus lourd tribut que les hommes, mais elles sont touchées plus tardivement. Cela dit, l’infarctus frappe de plus en plus les femmes jeunes : elles sont souvent surmenées, stressées entre leur travail et les tâches ménagères, élèvent parfois seules leurs enfants, fument toujours autant… En quinze ans, l’infarctus de la femme de moins de 50 ans a été multiplié par cinq ! À juste titre, elles sont très sensibilisées au risque de cancer du sein, mais il faut aussi leur dire de protéger leur cœur et leurs artères. En Europe, une femme sur huit est victime d’un cancer du sein, alors qu’une sur trois meurt d’un infarctus ou d’un accident vasculaire cérébral.

Avez-vous évalué les résultats de cette pratique ?

Jean-Pierre Houppe : En 2008, l’association Meditas Cardio, que je préside, a remporté un concours national d’éducation thérapeutique, avec un projet destiné à mettre en place une aide psychologique aux patients coronariens. Nous avions auparavant interrogé mille patients pour connaître leur niveau de souffrance psychique. Le résultat était stupéfiant : 30 % d’entre eux étaient stressés, 25 % étaient anxieux, 10 à 12 % présentaient des signes de dépression majeure. Puis nous avons suivi un groupe de cent patients pendant un an, après leur avoir appris à pratiquer la relaxation et la méditation en pleine conscience. L’amélioration des paramètres psychiques et médicaux a été manifeste. Toutes les études scientifiques le confirment : prendre en charge la dimension psychologique d’un patient cardiaque diminue d’environ 30 % le risque de survenue ou de récidive d’un accident cardiaque. Le cerveau peut être un bourreau du cœur, mais il est également notre meilleur allié.

 

Propos recueillis par Anne Lanchon : www.psychologies.com