Émotions et cancer – Docteur Christian Boukharam

Prendre en compte les émotions dans l’accompagnement du patient

Le Dr Christian Boukaram auteur du livre « Le pouvoir anti cancer des émotions » est radio-oncologue et chef de radiochirurgie à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont à Montréal. Il est cofondateur et directeur de CROIRE, un organisme qui offre un soutien émotif aux personnes atteintes de cancer.

Les émotions sont des messagers qui nous préviennent s’il y a quelque chose qui cloche à l’intérieur de nous. Ignorer nos émotions nous maintient dans l’ignorance des besoins inconscients qui sont en arrière. À la longue, cela peut entraîner un stress chronique ou une longue souffrance psychique, qu’on appelle allostasie, un état extérieur à l’homéostasie. Les répercussions se manifestent à long terme, à de multiples niveaux, incluant nos habitudes de vie et l’ADN de nos cellules. Le stress ne cause pas le cancer et il est même essentiel pour fonctionner dans la vie, mais s’il est important et chronique, il peut amplifier les autres facteurs de risque. C’est ainsi que les émotions peuvent contribuer à l’équation multifactorielle du cancer et d’autres maladies.

Jusqu’à récemment, la médecine a commis l’erreur de voir le cancer dans une perspective de cause à effet. Selon la mode de l’époque, la cause était attribuée uniquement aux gènes, au tabac, au soleil, à certains aliments, etc. En cherchant une cause unique à chaque cancer, on cherchait aussi une seule cure miraculeuse. Chacune de ces croyances a généré énormément de culpabilité et de peur. Les gens craignaient d’avoir un cancer parce qu’ils étaient stressés ou parce qu’un parent avait eu un cancer. Toutes ces peurs nuisent énormément. Aujourd’hui nous avons les preuves de la dimension multifactorielle du cancer. Nous savons que c’est l’être bio-psycho-social qui doit être pris en compte et non pas uniquement le mental ou la génétique.

Un nombre croissant de médecins adhère au message de mon livre. J’avais envie que ce message rejoigne le plus de monde possible. L’aspect émotionnel est trop négligé dans l’accompagnement de personnes atteintes de cancer. Or, notre vie émotionnelle influence notre style de vie. Écouter nos émotions peut nous permettre de moins boire, moins fumer, avoir une vie plus active, plus épanouissante. Par ailleurs, le bien-être émotionnel augmente l’adhérence aux traitements curatifs. Le système médical est trop orienté vers un modèle strictement biologique. Nous sommes bien plus que des êtres physiques. Les composantes émotionnelle et sociale entrent en ligne de compte. La médecine conventionnelle s’acharne sur la tumeur, la manifestation physique de la maladie. Alors que c’est aussi l’être qui porte la tumeur qui doit être soigné dans son ensemble.

Le Journal of Clinical Oncology, une référence majeure en matière de cancer, publiait dans l’édition du mois de mai 2012 que l’accompagnement de la personne à part entière est le nouveau standard de qualité en oncologie. Un changement énorme est en train de s’opérer dans ce domaine. La revue Psychooncology a publié un article intitulé Mind matters in cancer survival, qui explique comment la vie psychique pourrait affecter la qualité de vie et la longévité des patients atteints de cancer.

La perspective sur l’accompagnement des patients est en train de changer dans le milieu médical. Le lien corps-esprit est reconnu. Bien sûr, il s’agit d’une connexion. Ce n’est pas une autoroute. Je suis persuadé que la psyché a un potentiel pour guérir le corps. Si nous n’en tenons pas compte, cela peut nuire au patient. Évidemment, d’autres facteurs comme le sommeil, la diète, l’activité physique, la prédisposition génétique ont également une contribution.

La mort est taboue dans notre société. Je trouve primordial d’accepter la mort comme une expérience inévitable. Il faut bien réaliser que nous n’avons pas le choix. La mort est une finalité qu’il ne faut pas craindre. Beaucoup de personnes sont très anxieuses face à la mort et préfèrent ne jamais y penser. C’est en partie pour cela qu’un diagnostic de cancer provoque une grande détresse chez de nombreuses personnes. 

En médecine, la mort est perçue comme un échec. Tellement peu de gens abordent ce sujet que les patients affrontent seuls la peur de la mort, de la souffrance, de l’avenir. La majorité des patients que je rencontre passent par une crise existentielle, parfois sans en être conscients. En oncologie classique, nous ne sommes pas suffisamment équipés pour accompagner les personnes qui sont confrontées à la souffrance psychique. Or, cette détresse peut nuire à l’observance du traitement, à l’évolution de l’état de santé. La détresse est si profonde que les patients tombent parfois entre les mains de charlatans. D’où l’importance pour les médecins d’accompagner les êtres dans leur globalité et de tenter de parler de la mort.

Nous pouvons avoir des croyances différentes. Mais pour tous, la mort est une certitude. Parmi mes patients, ceux qui ont accepté la mort sont beaucoup plus sereins et apprécient mieux le moment présent, indépendamment de la durée de leur vie. Beaucoup de personnes me disent qu’elles sont bien plus heureuses après le cancer qu’avant. Selon mon expérience, le fait d’accepter la mort rend les gens très sereins, et du coup, ils évoluent d’une manière beaucoup plus favorable. Ce n’est pas la mort en soi qui est effrayante, mais plutôt la signification qu’on lui attribue.

Je m’intéresse aux croyances de mes patients, parce que ce sont leurs croyances qui vont influencer leurs comportements, qui vont à leur tour se répercuter sur l’évolution de leur état de santé. Je suis ouvert à toutes formes de spiritualité. Ce qui compte, ce n’est pas ce à quoi nous croyons. L’important, c’est de croire. Cela nous permet d’accéder à l’état d’amour, qui n’est autre que le pouvoir d’auto guérison décrit par tant de psychologues, de médecins, par Hippocrate lui-même.

Ce pouvoir d’auto guérison, je l’observe personnellement depuis plus de 10 ans. Il se manifeste lorsqu’on atteint un état de calme intérieur, d’amour et d’acceptation inconditionnelle de la vie. C’est là que le corps est en homéostasie et qu’il fonctionne le mieux. Dès que nous nous projetons dans le futur avec des pensées anxiogènes, nous quittons cet état physiologique optimal. L’anxiété chronique nous met dans un état de morcellement. Les différents systèmes de l’organisme cessent alors de fonctionner en harmonie les uns avec les autres.

L’évolution des traitements curatifs a permis d’augmenter la survie des patients. Le cancer est devenu une maladie chronique. Beaucoup de survivants vivent plus longtemps avec une qualité de vie qui se détériore de plus en plus. Aussi, nous ne devons pas oublier que la tumeur loge dans une personne. L’environnement direct de la tumeur est la personne. Il faut s’intéresser à la personne, la renforcer, en plus de traiter la tumeur. Alors on agit sur les deux en même temps. Si on s’acharne trop sur la tumeur, on finit parfois par affaiblir la personne. Guérir le cancer ne consiste pas à uniquement à éliminer la tumeur, mais à regarder l’ensemble du tableau. La dimension d’accompagnement du patient dans son processus de guérison est en déficit au niveau de l’idéologie médicale dominante, même si c’est en train de changer. La médecine de qualité est à la fois une science et un art

Ce que les patients et les survivants du cancer rapportent est très important. Souvent on néglige leur témoignage sous prétexte qu’il y a un biais subjectif. On considère qu’ils interprètent les événements du passé et réécrivent leur histoire, que ce n’est pas fiable. Les études qui analysent ce genre de données sont des études qualitatives. De nombreuses études publiées décrivent l’histoire de patients qui ont survécu à un diagnostic, des guérisons « miraculeuses » ou des récits de patients qui ont ressenti un lien direct entre un état de souffrance existentielle et leur maladie. Pour moi c’est extrêmement important de prendre en considération le point de vue du patient.

Le devoir du médecin est de s’occuper du bien-être du patient et conformément au serment d’Hippocrate, d’abord ne pas nuire. Pour moi il est absolument essentiel de prendre soin des patients dès qu’ils sont diagnostiqués, en tenant compte de tout leur être, au lieu de se concentrer uniquement sur les cellules cancéreuses. Sachant qu’il existe des thérapies complémentaires, qui peuvent aider la guérison, améliorer la qualité de vie, je veux que mes patients y aient accès. Bien sûr, je préfère qu’ils rencontrent des thérapeutes ayant une expérience en oncologie.

L’oncologie intégrative est de plus en plus pratiquée à travers le Canada et dans le monde. Évidemment, beaucoup de travail reste à faire pour que l’oncologie intégrative soit proposée à tous les patients atteints de cancer. La philosophie de la médecine intégrative est de réaffirmer l’importance de la relation médecin-patient, d’amener une amélioration de la qualité de vie par des traitements complémentaires d’influence orientale ou occidentale, d’aider la personne à guérir. Les médecins souhaitent de plus en plus soulager la souffrance psychique des patients et non pas uniquement leur souffrance physique. Beaucoup de médecins m’ont remercié d’avoir écrit ce livre. Collectivement, nous sommes mûrs pour un niveau plus complexe d’intégration des connaissances, où l’être est vu dans toutes ses dimensions, dans sa globalité. Auparavant, le lien corps-esprit était tabou dans le milieu médical. Maintenant, il y a tellement d’études scientifiques qui démontrent ce lien, qu’on peut enfin en parler.  Certains pays sont plus avancés que d’autres, mais la tendance générale s’oriente dans le même sens.

Les patients exigent de plus en plus d’être pris en charge de manière intégrée. Si les médecins ne répondent pas à ce besoin, les patients s’adressent parfois à des personnes qui n’ont pas la compétence de les accompagner sur le plan médical. Les statistiques montrent que la majorité des patients utilisent des traitements non conventionnels.  La moitié le cachent à leurs médecins. Beaucoup de patients aujourd’hui ne consultent même pas de médecin conventionnel et préfèrent des méthodes alternatives par peur des effets secondaires des traitements médicaux anticancer. Et beaucoup ont peur de perdre le contrôle de leur santé dans le système hospitalier. Le monde médical commence à comprendre la perspective du patient, ses croyances, ses peurs, ses besoins, ses attentes. Des études scientifiques ont été réalisées pour évaluer l’efficacité des traitements complémentaires non conventionnels. Les patients peuvent être orientés vers les traitements qui fonctionnent le mieux.

Dr Christian Boukaram