La symphonie du vivant de Joël de Rosnay

Comment l’épigénétique va changer votre vie

Joël de Rosnay, docteur ès en sciences, est conseiller du président d’Universcience et président exécutif de Biotics International. Ancien chercheur et enseignant au Massachusetts Institute of Technology (MIT) dans le domaine de la biologie et de l’informatique, il a été directeur des Applications de la recherche à l’Institut Pasteur.

Il est lauréat du prix de l’information scientifique 1990 de l’Académie des sciences et personnalité de l’Économie numérique 2012. Il est l’auteur de nombreux livres parmi lesquels « Je cherche à comprendre »,   » Surfer la vie «  (Les Liens qui Libèrent), Le Macroscope (Seuil) et 2020 : les scénarios du futur (Fayard).

Jusqu’à peu, la science expliquait que nous étions programmés par notre patrimoine génétique. Or, il n’en est rien… Cette nouvelle révolution, appelée épigénétique, montre que l’environnement – ce que nous mangeons, l’air que nous respirons, le mode de vie que nous adoptons … – va inhiber ou activer certains de nos gênes. Nous sommes comme dans une symphonie, co-auteur de notre vie, de notre santé, de notre équilibre.

Joël de Rosnay raconte cette révolution. Comment elle touche tout le vivant : les humains, les animaux (les abeilles, dont un simple changement de nourriture peut les faire devenir reine ou ouvrière), et les plantes. Combien elle modifie la frontière autrefois tangible entre inné et acquis.

Mais l’auteur ne s’arrête pas là, puisqu’il émancipe cette notion fondée sur l’interdépendance individu-milieu à la société. Il esquisse, à l’aune de cette révolution épistémologique, les fondements du monde de demain : passage d’une démocratie représentative – verticale – à une démocratie participative – horizontale –, dans laquelle les citoyens interviennent directement sur les décisions politiques. L’avènement d’une économie collaborative ou circulaire fondée sur l’idée d’intégration du milieu dans les processus économique, etc.

 

La symphonie du Vivant (Extraits du livre)

Fermez les yeux et imaginez-vous bien calé(e) dans votre siège de l’opéra Bastille. L’Orchestre symphonique de Paris interprète la 9e symphonie de Beethoven en ré

mineur. Vous ressentez la force de ce chef-d’œuvre. Le grand orchestre, dirigé par un chef de talent, irradie la perfection. Tambours, triangles et cymbales résonnent avec fougue. Quand les chœurs entament avec allégresse le dernier mouvement, vous reconnaissez L’Hymne à la joieet ressentez intensément l’émotion du public, uni à vous en cet instant inoubliable. Cette mélodie puissante et intemporelle, sans doute la plus connue du compositeur, est également associée à l’Union européenne, qui l’a choisie comme hymne pour symboliser la fraternité des peuples. Les notes des différents mouvements de L’Hymne à la joie ne peuvent être jouées à la perfection que par des musiciens et un chef d’orchestre capables de leur donner vie en respectant l’intention du compositeur. On peut considérer que les notes de musique sur une portée sont la génétique, tandis que l’épigénétique est la symphonie exécutée à partir de ces notes. Pour comprendre la différence entre « génétique » (la partition) et « épigénétique » (la symphonie), nul besoin d’être mélomane.

On conçoit spontanément la nuance entre l’exécution d’une partition par des musiciens jouant d’instruments divers et l’écoute de la symphonie qui résultera de leur interprétation.

Tous les musiciens, ainsi que le chef d’orchestre, disposent de leur partition, qui représente les notes de musique, les accords, les silences, etc. Ces informations, grâce auxquelles la musique peut se transmettre, sont écrites sous forme linéaire et séquentielle : elles se suivent selon un ordre rigoureux permettant l’exécution individuelle en même temps que la synchronisation  des musiciens. La justesse et la beauté de la symphonie dépendront de la qualité du jeu de chaque musicien autant que de la direction et de la coordination assurées par le chef d’orchestre.

Notre organisme fonctionne comme un grand orchestre. Le cœur, les poumons, le foie… Chacun doit « jouer sa partition » en harmonie avec tous les autres organes pour interpréter la symphonie du vivant. Notre symphonie personnelle du vivant. Comprendre l’importance de l’épigénétique, c’est se donner la chance de devenir chef d’orchestre de son propre corps !

Du livre de la vie au livre de recettes

On peut prendre encore un autre exemple pour expli­quer l’épigénétique : celui d’un livre de recettes.

Si l’on représentait l’ADN comme une encyclopé­die, chaque volume de ce « livre de la vie » contiendrait les informations propres aux caractères d’une espèce. Selon la célèbre formule du biologiste Thomas Jenuwein, directeur du Max Planck Institute of Immunobiology en Allemagne : « La génétique est à l’épigénétique ce que l’écriture d’un livre est à sa lecture. »

Imaginons que les gènes sont les chapitres du texte, et l’ADN le support de la totalité des informations contenues dans le livre. Pour transmettre ses messages, l’ADN de ce « livre de la vie » doit être décrypté et traduit par l’usine cellulaire. En effet, les cellules doivent être capables de « lire » les informations stockées afin de fabri­quer les éléments (les protéines) communs à une espèce, comme ceux qui constituent, par exemple, les membres ou les organes d’un être humain, ou encore le bec et les ailes d’un oiseau, la couleur du pelage, l’odorat, la vision nocturne d’un chat.

Si vous avez déjà utilisé un livre de cuisine, vous com­prendrez facilement cette autre métaphore, un peu triviale, pour illustrer ce qu’est l’épigénétique. Les dif­férentes cellules de l’organisme contiennent au sein de leur noyau un même exemplaire d’ADN, renfermant la totalité de l’information génétique nécessaire à toutes les cellules de l’organisme. Pourtant, chaque cellule (de foie, de rein ou de muscle) ne lit que les gènes (les pages du livre de cuisine) utiles à la production des protéines dont elle a besoin pour son propre fonctionnement.

Si vous faites régulièrement la cuisine, vous marquez probablement les pages de votre livre de recettes pour retrouver plus rapidement celles que vous préférez. Certains arrachent ou collent entre elles les pages qu’ils n’utilisent jamais. Au fil des ans, il arrive que des pages, victimes d’« accidents » (comme des produits renversés), deviennent illisibles. Dans le livre de recettes représenté par l’ADN, certaines « pages » peuvent être marquées en vue d’un usage immédiat. D’autres, au contraire, peuvent avoir été « collées » les unes aux autres, comme je l’ai décrit, et seront donc illisibles. Les marqueurs chimiques et biologiques permettent la lecture d’un gène (une recette) pour produire les protéines et les enzymes indispensables au fonctionnement de l’usine cellulaire. Ils peuvent aussi inhiber un gène (celui-ci existe tou­jours, mais il devient « silencieux ») à l’aide de nombreux mécanismes et fonctions. Ils dépendent notamment du comportement d’un organisme vivant dans le temps.

Certes, le fait de connaître la séquence des lettres chimiques qui composent un gène ne suffit pas pour prédire de quelle façon celui-ci s’exprimera dans telle ou telle cellule, voire dans l’organisme tout entier. Le comportement et l’environnement jouent aussi leur rôle. Mais comment mettre en oeuvre, mettre en musique, l’épigénétique ? La réponse réside dans la prise de conscience de sa participation personnelle à cette symphonie. Pour employer une expression populaire, on peut « faire quelque chose pour soi » plutôt que de s’en remettre à l’adversité ou à une programmation prédéter­minée. Nous avons réellement la liberté d’expérimenter et d’agir, et vous le découvrirez au fil de ces pages.

Comme je l’ai dit en introduction, l’une des principales conclusions des travaux sur la révolution épigénétique nous apprend que les individus ne sont pas (totalement) « prédéterminés » par leurs gènes. Leur comportement et leur volonté d’agir peuvent aussi changer leur vie. Certes, personne ne peut prétendre maîtriser entièrement sa vie, mais chacun d’entre nous a le pouvoir d’optimiser ses chances de vivre en meilleure santé, à condition d’adop­ter certains types de comportement.

Qu’on puisse partiellement agir sur sa santé, son vieil­lissement, et donc sur le cours de sa vie, c’est plutôt une bonne nouvelle… À nous d’adapter nos modes de vie pour activer les gènes contribuant à nous protéger plus efficacement contre certaines maladies (diabète, cancer, maladies cardiovasculaires, parmi d’autres). Comme je le montrerai plus loin, des études récentes ont montré que nos comportements alimentaires influençaient certains gènes. La nourriture serait donc un acteur essentiel de l’épigénétique.