Gilles Vernet : de trader à instituteur

Quand le stress conduit au changement

par Damien Hammouchi

Gilles Vernet était “un mercenaire de la finance”. Physiquement épuisé, moralement vidé, il a fini par décrocher. Devenu maître d’école, il a perdu quelques zéros à son salaire mais s’enrichit chaque jour au contact de ses élèves.

A 23 ans, jeune diplômé, j’ai rejoint l’univers de la finance, fasciné par le monde de l’argent. J’ai appris vite, et même si je ne m’y sentais pas totalement à l’aise, j’étais emporté et ma carrière a été fulgurante. A 30 ans, j’ai intégré une banque privée où j’ai développé une cellule pour clients très fortunés. Ils me contactaient des dizaines de fois par jour pour gagner toujours plus. Ces millionnaires me portaient aux nues : à cette époque, à la fin des années 1990, la bulle financière ne cessait de gonfler, le marché s’envolait de manière délirante, les actions gagnaient parfois 20 % en une semaine… Les investisseurs devenaient compulsifs et je commençais à prendre conscience de l’absurdité de ce monde. Mais l’argent me fascinait et le sentiment de pouvoir me grisait.

Deux ans plus tard, je suis entré dans une grande banque américaine. Mon salaire doublait chaque année. Je travaillais à un rythme effréné, de 7 heures à minuit, 7 jours/7, avec des personnes brillantes mais, humainement, c’était le vide. Voyages, palaces, luxe… j’avais un train de vie phénoménal. J’étais un mercenaire désireux de gagner rapidement de l’argent. Et pourtant, l’idée de tout quitter me hantait de plus en plus. 

A 33 ans, embauché par une banque suisse, mon rythme de travail a ralenti, mais je sentais que j’arrivais au bout. Deux événements majeurs m’ont poussé à décrocher. Ma mère m’a annoncé qu’elle souffrait d’une maladie incurable. Très perturbé, j’ai fait perdre 200 000 dollars à ma banque en une seule journée. J’étais en train de lâcher.

Le coup de grâce s’est produit en 2001, lors des attentats contre le World Trade Center. J’assistais en direct à la destruction de la deuxième tour quand l’un des dirigeants de la banque est arrivé dans nos bureaux et a hurlé : « Réveillez-vous ! Vendez les compagnies aériennes, les compagnies d’assurance, achetez de l’or et du pétrole ! Qu’attendez-vous ? » J’étais tétanisé par son inhumanité, estomaqué par son cynisme. Il m’est apparu alors comme une évidence que je ne pouvais pas continuer à vivre ainsi. 

J’ai expliqué à mon patron ma décision d’arrêter pour m’occuper de ma mère. Sa réponse a fusé : « Vous faites un burn out, mais on souhaite vous garder. Que pensez-vous d’un poste aux îles Caïman ? » Il me proposait les paradis fiscaux quand ma mère vivait un enfer sur terre… J’étais abasourdi, je lui ai répété que je voulais juste prendre du temps pour ma famille et mes proches. Famille ? Proches ? Plongé quelques secondes en lui-même, il n’a rien répondu et a clos l’entretien. J’ai quitté définitivement le monde de la finance. Je savais que je n’y remettrais plus les pieds.

Quelque temps après, j’ai rencontré un ami d’enfance devenu instituteur. Il m’a encouragé à passer le concours de l’IUFM. Cherchant ma voie, j’ai considéré son idée, réussi l’examen et me suis découvert une vocation pour l’enseignement.

Mon premier jour de stage est gravé dans ma mémoire. Je me suis retrouvé face à 28 enfants d’une classe de petite section de maternelle qui hurlaient, se bousculaient et s’enduisaient le corps d’encre. A ce moment, j’ai repensé aux salons lambrissés de la place Vendôme et je me suis demandé ce que je faisais là. Mais dès le deuxième jour, j’ai reçu des gratifications bouleversantes : le sourire d’un enfant, les remerciements d’un parent… Un an plus tard, j’enseignais pour la première fois dans une classe de CE1, dans le xe arrondissement de Paris. J’y ai passé une année formidable, les enfants progressaient. A la fin de l’année, les parents ont organisé une fête pour me remercier. C’était un moment unique. J’éprouvais une satisfaction tellement plus intense, incomparable à celle que j’avais à l’époque où je manipulais les millions. L’argent n’était plus le moteur de ma vie.

J’aime enseigner. Cette joie de la transmission se perpétue au fil des ans, malgré des classes qui peuvent être difficiles. Je côtoie des élèves de milieu social très défavorisé et je dois parfois me substituer aux parents. C’est éprouvant, souvent violent. Mais lorsque je parviens à faire rêver mes élèves en leur racontant le tour du monde de Magellan et que leurs yeux s’illuminent, je suis littéralement comblé. Ces instants balayent les avanies que j’ai pu vivre les jours précédents.

Pour la première fois de ma vie professionnelle, je me sens utile. Les progrès que je fais réaliser à mes élèves sont tangibles et gratifiants, contrairement aux zéros que j’alignais sur des comptes bancaires. Mettre mes capacités, notamment en mathématiques, au service des enfants et non plus de la finance me comble. J’ai enfin l’impression que mon métier a du sens, je sais pourquoi je me lève et vers quoi je cours.

Aujourd’hui, j’enseigne à mi-temps en CM2, et le reste de la semaine, j’écris un documentaire. Cet équilibre me permet de m’occuper de mes enfants. Je gagne ma vie modestement, mais pour rien au monde je ne reviendrais en arrière. Je suis heureux !

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