Hasard et coïncidences – Pierre Basso

Petites causes, grands effets : quelques propositions pour une ontologie d’incomplétude

Ingénieur de recherche au CNRS, Pierre Basso a travaillé dans le laboratoire d’Intelligence Artificielle à l’université de Luminy à Marseille où , par intérêt pour les sciences cognitives, il a entrepris des travaux de recherches dans ce domaine. Actuellement à la retraite, il poursuit des travaux consacrés à l’ontologie. Scientifique tourné vers les sciences et particulièrement l’astrophysique, il est passionné par l’histoire et la philosophie, notamment les traditions spirituelles d’Orient et d’Occident.  

Hasard et coïncidences

Selon la conception la plus courante la causalité, ou relation de cause à effet, est linéaire et se présente comme un mode d’inférence : un événement-cause A produit un événement-effet B, si A existe alors il se produit B, sans A on ne peut pas produire B. Cette description de la causalité est parfaitement logique et toute la physique newtonienne repose sur une telle conception : une boule de billard rouge roule sur le tapis à une certaine vitesse, elle frappe une boule blanche immobile, le choc de ces deux boules est une cause d’où résulte le mouvement de cette boule blanche. Toutefois, à ce type de production d’événements par inférence causale, qui fonctionne si bien pour tout ce qui concerne la physique de notre monde objectif, on peut adjoindre un autre mode où l’existence d’un événement A comporte des prédispositions à l’émergence d’un autre événement B dont on ne peut absolument pas prévoir la nature au moment où A se déroule. Une illustration de ce mode d’apparition d’événements est fournie par le film de Claude Lelouch Hasards ou Coïncidences que je résumerais brièvement. Au début, on voit une jeune femme en train de filmer une représentation théâtrale donnée par son fiancé qu’elle doit épouser bientôt. Elle laisse tomber malencontreusement la caméra. Incident banal et qui pourtant va bouleverser sa vie ainsi que celle de son fiancé. En effet cette caméra appartient à ce dernier qui, pressé de la remplacer par une caméra identique, va l’acheter à un voleur qui l’aborde dans une rue de Montréal en lui proposant exactement le même modèle pour le vendre à la sauvette. De ce fait le personnage principal de ce film se laisse aller à un comportement inhabituel dont il a conscience et dont il ne saurait dire lui-même pourquoi, en cet instant, il a accepté ce genre de marché. Ce scrupule va le faire entrer dans un jeu de circonstances totalement imprévisibles au cours desquelles il va se mettre à partir à la recherche d’une autre femme à qui cette caméra a été volée. Démarche qui conduira à l’échec de son projet de mariage et l’amènera à envisager une vie nouvelle, et imprévue, avec cette autre personne qui jusque-là était pour lui une parfaite inconnue. Dans un cas comme celui-ci on dirait couramment que la maladresse initiale de la chute de la caméra est la cause du changement de vie des trois personnages de ce scénario, ce qui nous amène à poser la question suivante : comment est-il possible de concevoir le lien entre la situation initiale et la situation finale comme une suite de règles d’inférences ? On peut effectivement le concevoir ainsi à la fin, mais initialement il n’existe au cune règle logique qui permettrait de déduire que ce changement radical de vie serait impliqué par la maladresse initiale. Pure fiction ? Bien sûr, mais si nous examinons le déroulement de notre propre vie, combien de fois est-il arrivé que des faits d’apparence anodine eurent des conséquences imprévues et parfois suffisantes pour bouleverser la programmation de notre vie quotidienne. C’est ainsi que le vécu quotidien fournit de multiples exemples d’une conception de la causalité différente de la causalité physique dans la mesure où :

1) le rapport entre l’événement cause et les événements effets ne présentent aucun caractère prévisible, comme c’est le cas de phénomènes étudiés par la physique

2) la notion d’un événement cause n’a pas de sens a priori, un événement est considéré seulement comme une cause au constat des effets qu’il produit. Selon le dicton «petites causes, grands effets», n’est-ce pas une manière populaire d’exprimer l’absence de liens apparemment logiques entre deux événements d’une vie humaine ?

Ceci ne relève ni de l’incertitude probabiliste ni de l’incertitude liée aux phénomènes chaotiques. Dans le premier cas, la probabilité ou l’improbabilité d’un événement est une valeur que l’on affecte à la possibilité de survenir pour un type d’événement donné. Ce qui implique bien qu’il s’agit là d’une estimation effectuée sur des événements prévus ou prévisibles, descriptibles dans l’état actuel du monde. Mais qui n’explique pas pourquoi c’est celui-là, ou un autre moins probable, qui arrive. La probabilité pour chacun d’entre nous de gagner un million d’euros au loto est certainement calculable, mais ce calcul n’explique pas pourquoi ce sera mon voisin, jouant pour la première fois, qui décroche cette cagnotte plutôt que moi qui joue depuis des années sans jamais rien gagner. On dira communément qu’il a de la chance et que je n’en ai pas autant, ce qui est une façon d’exprimer notre incapacité à formuler l’apparition de ce fait par une suite d’inférences.

Disposons-nous des éléments suffisants pour une théorie du vivant et du conscient ?

pierre-03Dans le cadre de théories du chaos, on traite de phénomènes non linéaires pour lesquels une variation infinitésimale des conditions initiales rend toute prévision impossible : le battement d’ailes d’un papillon au Brésil susceptible de déclencher une tempête au Texas ! Il s’agit donc d’événements prévisibles mais dont on ne sait s’ils surviendront parce que l’on ne maîtrise pas les données initiales de leur production. Dans le cas de causalité considérée actuellement, illustrée par l’exemple du film, il ne s’agit pas de conditions initiales qui seraient impossibles à déterminer. En fait il s’agit d’un événement bien précis : la chute de la caméra, mais ce que l’on ignore c’est que ce fait puisse être une condition initiale dans la mesure où on ne le considère comme tel que lorsque l’événement résultant s’est réalisé.

En fait, dans les situations de la vie sociale de même que dans l’évolution de la vie, on a affaire à des processus de genèse de propriétés nouvelles ou d’événements nouveaux et surtout inattendus, imprévisibles. Dans son ouvrage paru en 2000, intitulé Investigations, Stuart Kauffman (à l’origine médecin il se consacra ensuite à la biochimie, actuellement professeur émérite à l’Université de Pennsylvanie) développe longuement l’idée selon laquelle nos modèles mathématiques et physiques actuels ne peuvent pas être adéquats pour théoriser le vivant, et donc le conscient ;quelques citations à titre d’exemple : « la biosphère conserve la possibilité d’inventer de nouveaux états, avec des comportements nouveaux. Et nous ne pouvons pas dire d’avance ce qu’ils seront …. Il ne s’agit ni d’incertitude quantique ni d’incertitude liée à la dynamique chaotique. En fait il semblerait que tout simplement nous n’avons pas les concepts pour décrire d’avance ce qui émergera dans la biosphère ou l’éconosphère … Les systèmes constituant des agents autonomes ne peuvent pas être limités dans ce qu’ils peuvent produire comme s’il s’agissait d’un système algébrique ».

En fait, en amont d’une explication physique la gestion de ce type de relation cause/effet ressort d’une ontologie. Ce terme essentiellement philosophique hérité d’Aristote a toujours été considéré comme le synonyme de métaphysique et de théologie ; actuellement sa signification s’est élargie pour désigner une conception du monde et de son organisation. La physique avec ses modèles mathématiques repose sur une ontologie “atomiste” ou individualiste. La méthode qui prévaut actuellement dans les sciences prône la décomposition d’un problème en sous problèmes plus simples et vise à comprendre le tout au travers de cette analyse. Pour cela, le raisonnement scientifique, de même que la conception quotidienne des choses, sont fondés sur la constitution d’unités en désignant par ce terme un tout doté du caractère de ce qui est un, ou encore «membre d’un ensemble ou d’un agrégat considéré purement et simplement en tant que tel (Dans le dictionnaire philosophique de Lalande édition de 1980). Ces unités correspondent à l’individuation métaphysique définie par Fréderic Nef (Qu’est-ce que la métaphysique ? paru en 2004) comme « un processus métaphysique de constitution de l’individualité de l’individu, soit à partir de la matière, soit à partir de la forme, soit à partir d’un principe spécifique d’individuation ». Dans cette perspective, ces unités qui constituent les entités de notre monde sont constituées à partir d’unités plus simples comme un jeu de lego. Pour le courant philosophique de l’atomisme logique, né au début du XXe siècle sous l’impulsion de Bertrand Russell notamment, ces entités de base sont les faits nus, les vécus à l’état brut à partir des quels le sujet humain est sensé opérer une construction logique du monde, selon l’expression de Rudolph Carnap. Dans son ouvrage paru, dans les années 1920, ce philosophe appartenant au Cercle de Vienne avait pour ambition de montrer comment le sujet humain constitue le monde, et son monde, par une construction logique à partir d’expériences élémentaires brutes. Son objectif était de parvenir à une construction du monde purement syntaxique, le fondement substantiel étant ces expériences élémentaires, les données brutes des sens. Pour les scientifiques de la même époque, les “individus” à la base du monde étaient les atomes physiques considérés alors comme des unités insécables de matière. Mais qu’il soit logique ou physique, cet atomisme traduit, implicitement ou explicitement, une ontologie qui conçoit le monde comme une vaste collection d’unités distinctes et séparées, même si l’on admet la possibilité de relations entre elles. À ce titre on a introduit la notion d’ontologie formelle, notion introduite par le philosophe Edmund Husserl pour donner à l’ontologie une structure mathématique faisant passer cette discipline du champ de la philosophie à celui des sciences exactes. Plusieurs modèles ontologiques ont été constitués sur la base de la théorie des ensembles. Essentiellement basée sur la notion d’appartenance cette théorie s’est révélée peu adéquate pour traiter d’ontologie, ce qui justifia le choix de la méréologie (du grec meros, partie) basée sur la notion de partie et d’inclusion reste la théorie préférentielle pour la conception d’une ontologie formelle. Cette théorie développée par Husserl reçut une formalisation rigoureuse avec le logicien polonais Le´sniewski.

Éléments pour une ontologie de l’incomplétude

Ce type de démarche a apporté des résultats incontestables dans la connaissance du monde et dans l’exploitation de notre environnement. Toutefois ces modèles reposent tous sur une conception atomistique du monde que ce soit au sens physique ou au sens logique. Or l’atomisme physique —entendu comme une philosophie considérant la réalité entièrement construite sur des particules élémentaires insécables et individualisables — a été battu en brèche par les résultats de la physique quantique, notamment par les expériences menées par Alain Aspect, et confirmées récemment, faisant émerger une conception hologrammatique de la réalité physique. De plus, cette ontologie “atomiste” ou “individualiste”, qu’elle repose sur une base logique ou sur une base physique, est établie en faisant abstraction du rôle de la subjectivité et de son intervention dans la connaissance du monde. En plus que les processus génésiques, dans le domaine du vivant et du conscient, exigent une surabondance de possibles permettant à l’imprévisible, au hasard, de se manifester. Dans cette perspective on peut émettre quelques propositions pour un autre mode ontologique, c’est-à-dire une autre conception du monde.

ABSENCE DE FONDEMENT

Cette ontologie repose sur la vision d’un univers sans Cause première ni brique fondamentale. Elle récuse l’idée d’un univers reposant sur un Objet Ultime à partir duquel tout serait construit et dont la saisie ou la compréhension donnerait la connaissance exhaustive du Tout.

INTERDÉPENDANCE

Tous les éléments de l’univers existent l’un par l’autre. Ce second principe découle en fait du premier. Cette perspective qui a été désignée par le terme d’holisme, on appelle ainsi une doctrine s’oppose au réductionnisme dans le sens où elle donne la primauté au Tout plutôt qu’aux éléments qui le constituent, repose sur l’idée que chaque élément existe dans un tout par son interconnexion avec tout autre élément et avec le Tout universel. Bien entendu il faut prendre garde au sens des mots et ne pas imaginer que ce tout sous-entend un postulat d’existence d’un être universel incluant toutes choses de façon immuable et permanente à la manière dont l’envisageaient les philosophes grecs éléates. Comme nous le verrons un tel postulat ontologique est étranger à la perspective qui conçoit cette idée de Tout comme un espace de possibles ouvert et illimité. On peut donc caractériser cette logique par l’interdépendance.

IMPERMANENCE

Pas plus qu’un terme premier possédant une identité fixe les éléments peuplant l’univers n’ont d’être en soi. Sous une structure permanente vit un monde en perpétuel changement ; c’est ainsi que sous l’identité d’un individu les cellules et les molécules qui les composent sont en perpétuel renouvellement.

ÉMERGENCE

Une propriété nouvelle, un événement qui apparaît se distingue qualitativement des éléments en interaction qui lui ont donné naissance bien qu’il ne puisse exister que par ces derniers. Le terme d’émergence désigne cette apparition d’une propriété nouvelle imprévisible parce qu’issue de l’interaction universelle d’un élément au tout infini et réciproquement du tout à cet élément particulier. Une propriété émergente ne doit pas être confondue avec une propriété résultante. Une propriété est émergente lorsqu’elle apparaît dans un milieu donné sans que les lois gouvernant ce milieu permettent de la prévoir ni l’expliquer. Par exemple : la cellule vivante est une propriété émergente par rapport à la «soupe moléculaire » d’acides aminés d’où elle est issue ; l’autorégulation d’une bactérie est une caractéristique qui ne saurait se manifester dans une partie quelconque de celle-ci ; la fluidité, la transparence, la fraîcheur de l’eau n’existent pas dans la myriade d’atomes d’hydrogène et d’oxygène qui constituent une certaine masse de ce liquide. Par contre, une propriété est résultante lorsqu’elle découle d’une opération combinatoire portant sur un grand nombre de constituants et qu’elle est par conséquent prévisible ou même programmable ; c’est le cas, par exemple, de la pression exercée par un grand nombre de molécules de gaz alors que chaque molécule prise individuellement n’aura pas une telle action.

pierre-04Un univers correspondant à l’ontologie dont on vient d’énoncer les principes de base répondrait à un principe hologrammatique où le tout “inclut” la partie qui “inclut” le tout. Le verbe inclure a été placé entre des guillemets dans la mesure où l’inclusion dont il s’agit ne doit pas être entendue au sens commun de ”faire partie de”. Dans la mesure où l’univers est un Tout dans lequel chaque élément participant acquiert ce statut en fonction de l’organisation de ce Tout, réciproquement ce Tout n’a de sens que par la participation de chaque élément qui le compose. La réalité est complexe comme l’a si bien décrit Edgar Morin : «non seulement la partie est dans le tout; le tout est à l’intérieur de la partie qui est à l’intérieur du tout ! » l’interdépendance est partout. Dans l’étude da la nature on a procédé à une méthode réductionniste consistant à isoler une partie du réel pour l’analyser et le réduire à des constituants élémentaires, tout au moins des éléments que l’on considère comme tels. Ce découpage analytique a permis d’apporter des solutions à bien des problèmes concernant le monde physique, cette méthode a aussi permis les avancées technologiques dont nous bénéficions, mais peut-on agir ainsi concernant la science du vivant ou encore mieux les sciences humaines ?Peuton séparer l’économique, le politique de l’affectif ?Peuton considérer un individu humain en dehors de tout contexte socioculturel ?

On pourrait considérer l’ontologie proposée comme une ontologie de la complexité. J’ai préféré le terme incomplétude, complexité et incomplétude étant étroitement liées. En effet, le réel est complexe parce que toute tentative de le ramener à une combinaison d’éléments simples fait découvrir de nouveaux problèmes et amène de nouvelles questions. Comme le fait remarquer Edgar Morin il y a complexité parce qu’il ne peut exister de solution simple, définitive, au fondement de la réalité. Si cette connaissance complète pouvait exister, à la manière dont l’envisageait Laplace au XIXe siècle, elle pourrait se manifester par des formules extrêmement compliquées ; il n’empêche que le fondement resterait simple, voire simpliste. En effet le compliqué est souvent confondu avec le complexe, un algorithme ou un système d’équations si compliqués soient ils ne font que résoudre un problème particulier et cette solution découle d’une réduction du réel à une de ses parties en négligeant volontairement le contexte intégral qui rendrait le système en question insoluble. Le réel est complexe parce qu’il est incomplet, réciproquement l’incomplétude de notre connaissance est la marque de la complexité du réel. Complexité est donc indissolublement liée à incomplétude si l’on entend par ce terme le constat que nos représentations mentales, qu’elles relèvent de la langue naturelle ou de langages formels, ne peuvent exhaustivement inclure le réel. Mais l’interdépendance pourrait aussi convenir pour qualifier cette ontologie car ce terme est aussi étroitement lié à l’incomplétude et donc à la complexité. Le réel est complexe dans la mesure où on ne peut le ramener à une combinaison d’éléments simples, tout est lié à tout et c’est ce qui le rend indécomposable, tel est le sens de la complexité.

Décrire un univers de potentialités

Le terme de potentialité a reçu de nombreuses acceptions tout au long de l’histoire de la philosophie et des sciences, il est donc nécessaire de préciser le sens que je lui prête dans le cadre d’une ontologie de l’incomplétude. La potentialité que nous envisageons ici aura le sens de prédisposition d’une chose à interagir ou à s’auto organiser avec d’autres en vue de la production d’un événement, d’une situation, d’une propriété, d’une réalité nouvelles. Cette interdépendance ou interconnexion entre potentialités s’exerce selon des modes très divers, on peut en citer quelques uns à titre d’exemple. Un mode que l’on pourrait appeler celui de la convergence, lorsque d’un ensemble d’éléments procède l’émergence d’une réalité nouvelle, inexistante au niveau des entités d’où elle émerge mais qui pourtant était incluse dans leurs potentialités. C’est ainsi que la graine dans le sol à la potentialité de devenir une plante par interaction avec un ensemble de facteurs naturels et climatiques. C’est ainsi qu’une goutte de sperme a la potentialité de produire un être vivant par interaction avec un ensemble de facteurs biologiques et physiologiques appropriés. C’est ainsi que les éléments sociaux – monarchie, noblesse, clergé, tiers état, philosophes des Lumières – qui composaient la France de 1789 présentaient un potentiel de prédispositions non manifestées pour l’émergence d’un événement historique fondamental. Ce futur possible restait indéterminé parce que personne, en 1789 avant la prise de la Bastille et même tout juste après, ne connaissait réellement l’ampleur du processus qui était en train de se produire et ce à quoi il allait aboutir. Entre les éléments d’une situation donnée et ce qui en émerge il existe toujours une solution de continuité à la fois logique et causale que n’importe quelle liste, si grande soit elle, de règles programmées ne pourrait permettre de résoudre, même si une prévisibilité relative est quelquefois possible par cette technique d’IA, par exemple dans le cas de situations répétitives et bien délimitées mettant enjeu un petit nombre de sujets et d’éléments objectifs. Une autre possibilité d’ordre hologrammatique : la partie n’inclut pas le tout mais chaque partie recèle la potentialité du tout, par exemple chaque cellule de notre organisme contient la totalité de l’information génétique de cet organisme. Un mode récursif enfin : la société et les individus qui la composent interagissent mutuellement l’un sur l’autre. Du point de vue de cette ontologie de l’incomplétude le moindre élément a une potentialité infinie mais que les productions possibles sont limitées par les interactions avec le contexte : un spermatozoïde humain en tant qu’élément participant à l’univers recélera la potentialité d’interagir avec la totalité du cosmos mais, en fait, cette potentialité ne pourra s’actualiser que dans une matrice humaine pour produire un être humain. Autrement dit cette potentialité est théoriquement infinie mais n’a d’interaction effective qu’avec un nombre limité d’autres éléments. C’est à dire que l’interdépendance n’est pas uniforme ni isotrope mais elle connaît des degrés d’intensité selon l’environnement dans lequel elle s’applique. À noter toutefois que lorsqu’il est question ici d’infini il ne s’agit pas d’un infini numérique mais d’un infini qualitatif : étant donné une situation vécue, dire que cette situation recèle une infinie potentialité de situations, d’événements, d’actions, à venir ne signifie pas qu’il existe dans l’état présent une liste numériquement infinie de clauses décrivant ces possibilités mais cela implique au contraire l’impossibilité de dresser, a priori, une telle liste exhaustive.

Le propos de cet article est de poser les fondements pour la conception théorique d’une ontologie de l’incomplétude. Une telle théorie aurait les objectifs suivants.

  1. Donner une formulation au fait que tout événement en cours d’actualisation crée une potentialité, c.à.d. une prédisposition, pour un événement futur sans que l’on en connaisse la nature.
  2. Créer un mode de calcul sur ses potentialités. Évidemment quand on parle de calcul il ne s’agit pas des opérations arithmétiques ni même d’équations algébriques classiques. C’est dire que la conception d’une telle théorie ontologique exigerait l’invention d’opérations toutes nouvelles qui interviendraient sur des symboles représentant des choses indéterminées
  3. Enfin, établir une méthode permettant de prévoir la production d’objets ou d’événements à partir de combinaisons de ces potentialités.

Les diverses théories physiques connues à ce jour, de la mécanique newtonienne à la mécanique quantique, sans oublier la relativité d’Einstein, sont toutes des théories mathématisées. Les physiciens raisonnent sur des symboles algébriques, chacun ayant un correspondant dans notre univers. Par exemple les lettres x et y désignent les deux dimensions planes de l’espace, largeur et profondeur, tandis que la troisième dimension sera symbolisée par la lettre z, le temps par t et l’énergie par E. C’est dire que le physicien raisonne sur des représentations d’objets de notre expérience alors que les symboles d’une ontologie de l’incomplétude référeraient des entités qui ne sont plus des objets (comme le temps, l’espace, l’énergie, etc..) mais des possibilités d’existence de tels objets. Ce qui implique qu’elle traite d’entités (les potentialités) qui appartiennent à un espace différent de celui du monde de l’expérience physique.

Une conception “verticale” de la causalité

La conclusion de ce propos est un retour à la petite histoire qui a servi d’introduction. Que devient la relation de cause à effet dans cette ontologie de l’incomplétude ? Comment prend-elle en compte le fait que d’une maladresse banale, la chute d’une caméra, résulte un bouleversement de la vie de trois personnes ? D’après ce que l’on vient de suggérer sur la constitution d’une ontologie de l’incomplétude si à l’événement A (la chute de la caméra) la théorie associe une potentialité dans cette sorte d’univers parallèle à notre monde objectif, c’est d’une combinaison de ces potentialités qu’émergera la suite des événements conduisant au changement de vie des personnages de l’histoire, ce que l’on symbolise comme l’événement B. Mais différemment de la causalité physique pour laquelle le mouvement d’une boule B découle d’une énergie fournie par le choc d’une boule A la production d’événements sociaux procède par émergence d’une combinaison de potentialités. À titre de métaphore si la causalité physique par échange d’énergie est ”horizontale”, parce qu’elle se situe entièrement dans le monde des évènements objectifs, la relation de cause à effet dans la perspective de l’ontologie de l’incomplétude est de dimension ”verticale” dans la mesure où elle est un processus d’émergence à partir d’une dimension de la réalité pour laquelle il n’ a pas d’objets au sens où nous le concevons, mais des potentialités pour l’existence de tels objets.

par Pierre Basso