Les bienfaits de la musique

Les bienfaits de la musique

par Karen Schrock – journaliste scientifique à New York

On commence à comprendre pourquoi la musique influe sur nos émotions, et quels sont ses effets bénéfiques sur notre bien-être mental et physique.

La plupart des chanteurs doivent au chant certains des moments les plus émouvants de leur vie. Ils sont parfois au bord des larmes quand ils répètent ; ils se sentent souvent détendus et apaisés, mais, en même temps, excités et joyeux. Et ils créent des liens particuliers avec leurs collègues chanteurs ou les membres de leur groupe. Qu’est-ce qui, dans la musique, éveille de telles émotions ? Philosophes et biologistes se sont posés la question depuis des siècles, ayant noté que les êtres humains sont tous attirés par la musique. Elle console les peines, renforce les moments heureux et relie les individus. Pourtant, écouter son IPod ou chanter ne semble pas indispensable à la survie de l’espèce humaine.

Tous émus par la musique

Selon certains psychologues, l’influence de la musique est peut-être le fait du hasard, des systèmes cérébraux dévolus à d’autres fonctions – le langage, les émotions ou le mouvement – ayant été détournés de leur fonction première.  Comme le signale le psychologue Steven Pinker, de l’université Harvard, la musique est « la cerise sur le gâteau auditif », un dessert qui stimule les facultés mentales initialement dédiées à des fonctions plus importantes. Précisons l’analogie : le système gustatif de l’être humain a évolué pour détecter la présence de fruits dans la nature, et c’est adapté à une alimentation carnée ; néanmoins, l’homme fait des gâteaux qui stimulent ce système gustatif.

En raison de ce hasard heureux, la musique semble offrir un système de communication ancré dans les émotions plutôt que dans la raison. Ainsi, elle transmet efficacement certain sentiments ! Ce qu’une personne ressent en écoutant un morceau de musique est remarquablement similaire à ce que les autres éprouvent.

Diverses données scientifiques récentes indiquent aussi que la musique suscite les mêmes réactions chez des personnes de cultures différentes ou dont les capacités musicales ou cognitives sont variées. Même les nouveaux nés et les non musiciens sont émus par la musique. « la musique est certainement la forme la plus directe de communication émotionnelle » affirme le neurologue Oliver Sacks, de l’université Columbia. « Elle semble être un élément important de la vie de la communication humaine, au même titre que le langage et le mouvement ». La communication par la musique assure une connexion émotionnelle, et renforce les liens qui consolident la cohésion des sociétés humaines. L’avantage en termes de survie est évident.

Un langage instinctif

Les rythmes musicaux auraient même facilité certaines interactions physiques – marcher ou danser ensemble -, cimentant encore davantage les liens sociaux. En outre, les chansons pourraient avoir un effet bénéfique sur l’individu, agissant sur son humeur et sa physiologie plus efficacement que les mots, que ce soit pour stimuler, apaiser ou améliorer la forme physique. A l’évidence, La musique a une utilité sociale notable et régule les comportements.

La musique a été accusée de tous les maux et parée de tous les bienfaits. En 1871, dans La filiation de l’homme, et la sélection liée au sexe, Charles Darwin écrivit que la prédisposition de l’homme pour la musique « doit être classée parmi les facultés les plus mystérieuses dont nous ayons été dotés ».

Musique et parole

Depuis les années 1950, de nombreux psychologues ont tenté d’élucider ce mystère en comparant la sensibilité à la musique à la sensibilité à la parole. L’une et l’autre reposent sur la capacité à détecter des sons. On sait que le cortex auditif, la région cérébrale dédiée à l’audition, traite les éléments fondamentaux de la musique telles la tonalité (la fréquence d’une note) et l’intensité. Les aires auditives secondaires voisines analysent certaines configurations musicales plus complexes, telles que l’harmonie et le rythme. Qui plus est, le langage comme la musique ont une grammaire qui organise à la fois des composants élémentaires (mots et accords musicaux), des phrases comportant une mélodie ou une prosodie (la ligne mélodique du langage), des tensions et des apaisements. Enfin, on a montré que la musique active des régions cérébrales nécessaires à la compréhension et à la production du langage, notamment les aires de Broca et de Wernicke, toutes deux situées dans l’hémisphère gauche.

A une différence près : la majorité des personnes traitent plutôt le langage dans l’hémisphère gauche, mais la musique dans des régions analogues de l’hémisphère droit. Ainsi la syntaxe musicale – par exemple – l’ordre des accords dans une phrase musicale – résulterait de mécanismes cognitifs dont la fonction première aurait été d’organiser et de comprendre la grammaire.

Toutefois, les airs de musiques stimulent aussi d’autres systèmes cérébraux qui contrôlent les émotions – peur, joie, tristesse. Une de ces régions est l’amygdale cérébrale, impliquée dans le sentiment de peur et dans l’évaluation d’un évènement provoquant une émotion : certaines personnes dont l’amygdale est endommagée ne ressentent plus la peur véhiculée par une musique angoissante. Parfois, elles sont imperméables à la tristesse d’un chant mélancolique.

Dès lors, de nombreux psychologues émettent l’hypothèse que le pouvoir si singulier de la musique (qui expliquerait sa présence dans presque toutes les cultures) est d’activer une constellation particulière de réseaux cérébraux dédiés aux langages et aux émotions, notamment. Le spécialiste de l’audition Josh McDermott, de l’université de New York, pense que la musique est probablement une conséquence secondaire de l’existence de ces fonctions essentielles(le langage, les émotions, l’audition), dont les origines évolutives sont bien plus évidentes.

Du fait qu’elle stimule simultanément plusieurs circuits cérébraux, la musique a évidemment des effets remarquables. Par exemple, au lieu de faciliter un dialogue sémantique, comme le fait le langage, la mélodie semble sous-tendre un dialogue émotionnel. Lorsqu’un compositeur écrit une lamentation, ou qu’un enfant tape sur une casserole, il révèle son état émotionnel et invite ses auditeurs à s’y associer.

musique-02-ressources-pluriellesLe parler des sentiments

Cette notion a été confortée par plusieurs études scientifiques ; ainsi, à la fin des années 1990, Isabelle Peretz et ses collègues, de l’université de McGill à Montréal, ont constaté que les auditeurs d’un même univers culturel expriment généralement un consensus sur le fait qu’un chant est joyeux, triste, effrayant ou apaisant. Dans certains cas, le langage émotionnel de la musique transcende les frontières culturelles. C’est ce qu’ont montré en 2009 Tom Fritz et sens collègues, de l’Institut Max Planck pour la cognition humaine et les sciences du cerveau à Leipzig en Allemagne.

Ces derniers ont fait écouter à des membres de l’ethnie MAFA du Cameroun des extraits de musique classique jouée au piano. Bie que n’ayant jamais ecouter de la musique occidentale, les Mafa ont identifié les morceaux joyeux, tristes, effrayants, de la même façon que les auditeurs occidentaux.

Le langage musical semble faire voler en éclats presque toutes les barrières de la communication. Par exemple, Pam Heaton, de l’Université de Londres, a fait entendre différents morceaux de musique à des enfants autistes. Ces dernier ont été capables – comme les autres enfants – d’y déceler des émotions aussi nuancés que la joie ou la tristesse, mais également le triomphe, la satisfaction et la colère. Ainsi, la musique est capable de transmettre des sentiments à des personnes qui ont des difficultés à las percevoir quand ils sont véhiculés par le son de la voix ou l’expression des visages (comme c’est le cas des enfants autistes).

Le Chant exprime une émotion

Récemment, grâce à une expérience astucieuse, Roberto Bresin et ses collègues, de L’institut Royal de technologie de Stockholm, ont obtenu des données étayant l’idée que la musique est un langage universel. Au lieu de demander à des auditeurs d’émettre un jugement subjectif sur une pièce musicale, ils leur ont demandé de s’amuser à modifier certaines caractéristiques de la mélodie – son rythme, son volume ou son phrasé – pour optimiser une émotion donnée. Pour un chant joyeux, par exemple, un participant devait manipuler ces variables en ajustant des curseurs de telle sorte que la mélodie soit aussi gaie que possible ; ou encore effrayante, paisible ou neutre.

Les résultats ont montré que les participants – qu’il s’agisse de musiciens experts ou d’enfants de sept ans – adoptent tous les mêmes rythmes pour que le chant exprime l’émotion e que ce soit le bonheur, la tristesse, la peur, ou l’apaisement. Ces résultats étayent l’hypothèse selon laquelle la musique contient des informations déclenchant une réponse émotionnelle spécifique, indépendamment de la personnalité, des goûts ou de l’expérience des auditeurs. En ce sens, la musique constitue une forme unique de communication.

C’est peut-être parce qu’elle « synchronise les affects » que la musique est presque toujours une expérience collective. Dans la plupart des sociétés humaines, on se rassemble pour chanter, danser et jouer d’un instrument. Même en Occident, où s’est développée une habitude particulière de distinguer les musiciens des auditeurs, on apprécie la musique en groupe dans un grand nombre de situation : danser à un mariage ou dans une discothèque, chanter des cantiques à l’église, chanter avec des enfants, chanter « joyeux anniversaire » à une fête. La popularité de ces rituels suggère que la musique renforce la cohésion sociale, peut-être en créant des connexions empathiques entre les membres d’un groupe : on se rassemble pour éprouver et partager les mêmes émotions.

En outre, lorsqu’on écoute de la musique, les régions motrices du cerveau sont activées – probablement par les rythmes. Il s’agit des aires dites promotrices, qui servent à préparer les gestes que l’on fait, et du cervelet qui coordonne les mouvements. Selon certains psychologues ou neuroscientifiques, c’est là un des pouvoir essentiel de la musique. : entrer en résonnance avec les mouvements. Selon Robert Zatorre, de l’université McGill : « tout son est produit par un mouvement. Lorsque vous entendez un son, c’est parce que quelqu’un ou quelque chose a bougé. » Ce serait la raison pour laquelle le rythme et le son seraient liés aux mouvements.

Créer des liens sociaux

La musique produit des effets sur les groupes, parce que dès qu’on entend une mélodie, on peut s’y associer. Les muscles s’activeraient pour que l’on puisse se mettre à chanter ou à danser comme les autres. Ainsi, le rythme d’une mélodie servirait de ciment social en tissant un lien physique.

D’ailleurs, la musique stimule des régions du cerveau dédiées à la perception du lien social. Il s’agit notamment du sillon temporal supérieur, une région du cortex cérébral localisée près des tempes, et qui s’active par exemple quand on observe les mouvements des yeux d’une personne,  ou que l’on est sensible au ton de sa voix et non à la signification des mots qu’elle prononce. En 2008, Nikolaus Steinbeis, de l’institut Max Planck pour la cognition humaine et les sciences du cerveau, et Stefan Koelsch, de l’université de Sussex en Grande-Bretagne, ont montré que cette zone « sociale » s’active chez des personnes écoutant des accords musicaux. Tout ce passe comme si, en entendant de la musique, notre cerveau se tournait vers l’autre. La musique contribuerait à tisser des liens sociaux ; les hymnes le font à l’échelle des nations, les groupes de rock à celle des communautés d’adolescents, les comptines entre parents et enfants.

Quel que soit son origine, cette cohésion est très utile. « La musique est généralement une activité sociale », explique S. Koelsch. « Quand les gens font de la musique, ils communiquent et coopèrent ; ils pratiquent une activité sociale, ce qui est évidemment très important pour l’espèce humaine. »

La musique est aussi profitable sur le plan individuel : elle a des effets physiologiques positifs, améliorant le bien-être mental et physique. Des études  révèlent que la musique entrainante, tendue ou excitante stimule celui qui l’écoute, en déclenchant un comportement classique dit de « combat ou fuite ». Les fréquences cardiaques et respiratoires augmentent, l’auditeur peut se mettre à transpirer, de l’adrénaline est libérée dans son sang. Cet effet explique pourquoi un si grand nombre aime écouter du rock ou du hip hop en travaillant. La musique amorce les systèmes physiologiques nécessaires aux activités qui requièrent beaucoup d’énergie. L’effet psychologique est aussi important ; la musique est une distraction appréciée, qui rend la pratique sportive plus amusante. Les mélodies « énergisantes » tendent à rehausser l’humeur, provoquant un surcroît d’attention, voire d’excitation, lorsqu’on se sent fatigué.

musique-01-ressources-pluriellesLa musique peut aussi être apaisante, diminuer la concentration sanguine d’une hormone de stress, le cortisol : ralentir les fréquences cardiaques et respiratoire, et, selon plusieurs études, soulager la douleur. Un exemple classique d’effet anxiolytique est le cas d’une mère apaisant son enfant en l’endormant en lui chantant une berceuse. De plus, des études cliniques ont montré que la musique est un outil puissant pour détendre des patients avant une intervention chirurgicale et pour améliorer le comportement des enfants.

La douleur est également soulagée, et l’effet analgésique se poursuit au-delà de la durée d’écoute : la musique entendue lors d’un accouchement ou une opération atténue souvent la douleur, et l’effet analgésique se produit même quand la musique a cessé. De fait, on se « soigne » souvent de cette façon. Des enquêtes à grande échelle ont révélé que tout le monde ou presque dit écouter de la musique seul, pour « se changer les idées » réfléchir ou se relaxer, par exemple.

Reste à savoir ce qui, dans notre tête, nous rend si réceptifs à la musique. Plusieurs cas de lésions cérébrales ont été décrits, perturbant la capacité des sujets à ressentir des émotions inspirées par la musique,  sans que soit altérée la capacité à éprouver des émotions en réaction à d’autres stimuli. Lawrence Fredman, un ami d’O. Sacks, a perdu sa passion pour la musique classique après un accident de vélo. Il a conservé sa capacité à reconnaitre les œuvres classiques qu’il avait tant aimées, mais la musique ne lui procure plus aucun plaisir. L’accident aurait endommagé un réseau cérébral nécessaire pour éprouver les émotions musicales, mais que les neurobiologistes n’ont pas encore localisé.

La musique détend et améliore l’humeur

Ainsi, la capacité à apprécier la musique serait ciblée dans le cerveau. Diverses études ont montré que les nouveau-nés sont très attentifs aux mélodies, et semblent même les préférer aux paroles. Maria Cristina Saccuman, Daniela Perani et leurs collègues, de l’université Vita-Salute San Raffaele en Italie, ont montré que chez les tout-petits, la musique active des régions cérébrales semblables à celles qui sont sollicitées chez des auditeurs plus âgés. Et, comme chez l’adulte, le système auditif de l’hémisphère droit des nouveau-nés s’active plus que le gauche.

Cette expérience a aussi permis d’observer les conséquences d’un brusque passage, par exemple, d’une clef de sol à une clef de fa au milieu d’un extrait, ou en jouant faux durant un passage. Chez le bébé, comme chez l’adulte, ces segments discordants activent surtout le cortex inférieur frontal gauche, une région participant au traitement de la syntaxe musicale et aux réactions émotionnelles.

Nous ne pouvons pas vivre sans musique ; elle module nos humeurs, nos angoisses, nos souffrances et nos joies. Avec tous ses effets positifs, la musique participe au bien-être individuel, au lien social et nous aide à apprécier l’instant présent. Pour O. Sacks : « la musique est le moyen le plus direct et le plus mystérieux d’évoquer et de transmettre des sentiments. C’est une façon de connecter sa conscience à celle d’autrui. »

Publié dans L’essentiel Cerveau&Psycho n° 14 mai – juillet 2013