Les erreurs, ces faux pas qui nous construisent

Apprendre de ses erreurs

Par Frédéric Fanget, psychiatre, psychothérapeute spécialiste des thérapies cognitivo-comportementales, enseignant à Vuniversité de Lyon 1.

 

Tout le monde peut commettre un faux pas. Ce qui compte ? Savoir que ces erreurs ne nous condamnent pas. Et qu’elles nous adressent souvent un message sur nous-mêmes: que suis-je capable de faire ? Quelles sont mes limites ? Vers où m’orienter pour tirer parti de mes capacités essentielles?

J’ai raté plus de 9000 tirs dans ma carrière et j’ai perdu presque 300 matchs. À 26 reprises j’ai eu la res­ponsabilité du tir qui pouvait donner ou retirer la victoire à mon équipe, et j’ai échoué. J’ai manqué, manqué encore et encore dans ma vie. Et c’est pourquoi j’ai réussi. »

Considéré comme le plus grand joueur de basket-ball de l’histoire, parfois même comme le plus grand sportif de tous les temps, Michael Jordan attribuait sa progression au moins autant à ses échecs qu’à ses réussites. Faut-il le croire ? Est-il donc devenu une machine à gagner en échouant ?

Mon point de vue est que oui. Et pour plusieurs raisons. En consultation, je reçois depuis ces dernières années un nombre grandissant de personnes qui font face à un problème récurrent : la peur de commettre des erreurs. Comme on peut s’y attendre, cette angoisse est source de mal-être, de crispa­tion, et même parfois de phobie. Mais cela va plus loin encore. Il est patent, au contact de ces individus, que l’envie de ne rien rater produit des destinées en sur-place. Des par­cours de vie comme figés, sans progression ni création.

L’ERREUR, C’EST LA VIE  !

C’est le premier aspect crucial de l’erreur que je veux mettre en lumière : l’erreur est la manifestation du mouve­ment et de la vie. Avant même d’être un outil pour réussir, elle est le signe visible qu’un désir de réussite est à l’œuvre.

En clair, une personne qui ne rate rien n’a aucune chance de produire quoi que ce soit. L’erreur est la marque de l’action, et la première chose à faire pour aller de l’avant et réaliser ses rêves est donc de l’accepter.

 

LE PREMIER PAS : ACCEPTER LES RATÉS

Je me souviens aujourd’hui de Célia, venue me consulter pour des problèmes de confiance en soi. Au cours de la consultation, il est apparu assez vite que cette jeune femme était littérale­ment terrorisée à l’idée de commettre la moindre erreur. Sa dernière mésaventure en date : après avoir décroché un emploi dans un restaurant, emploi dont elle avait absolument besoin sur le plan financier, elle a finalement décliné l’offre. Or la raison de son renoncement était à la fois simple et dramatique : elle avait peur de com­mettre des erreurs à son poste, de ne pas noter assez précisément les commandes ou de mal rendre la monnaie…

Chez Célia, comme chez de nombreuses per­sonnes dans une situation analogue, la peur de l’erreur était associée à un jugement globalisant sur elle-même. Célia se considérait comme glo­balement nulle et incompétente. Chez elle, l’erreur avait un effet totalitaire, qu’on désigne sous le terme de mécanisme d’hypergénéralisa- tion. Chez les personnes hypergénéralisantes, tout faux pas, tout raté est interprété comme un signe de leur nullité globale en tant que per­sonne. Dès lors, l’erreur a un effet paralysant, car elle menace le fond de l’individualité.

Le mécanisme d’hypergénéralisation est une tendance à partir d’un fait ponctuel pour en tirer une règle universelle. Il guette en premier lieu les personnes dotées d’une faible estime d’elles- mêmes pour de multiples raisons (éducatives, liées à des échecs qui ont laissé une trace), mais aussi certains déprimés qui ont tendance à voir tout en noir et ne prennent pas en compte les éventuels succès ou aspects positifs de l’exis­tence. Ce que nous montre l’hypergénéralisa- tion, c’est le danger qu’il y a à associer l’erreur à l’individu.

 

NE SURINTERPRÉTEZ PAS VOS ERREURS  !

Nous pouvons tous, à notre échelle, succom­ber à ce travers. Être tenté de ramener une erreur à soi-même et de la transformer en vision d’échec global. Pour éviter cette bascule, il faut introduire l’art de la nuance. Tout l’enjeu va alors être de pouvoir dire : «J’ai fait une erreur», et non «Je ne fais que des erreurs». La nuance est essentielle, car, dans le premier cas, c’est un acte qui est jugé, alors que dans le second, c’est une personne.

Deuxième risque lié au refus de l’erreur: l’indécision. Jean est venu me consulter avant de prendre la décision importante de se marier. Son problème est simple : il n’arrive pas à peser le pour et le contre, ou plutôt il pèse trop le pour et le contre, en somme il a peur de faire une bêtise. Il a peur de se tromper, de faire une erreur… Jean n’est pas un étourdi, on peut très bien comprendre son souci de réflexion, car cer­taines décisions sont irréversibles, ou du moins lourdes de conséquences.

Le seul problème, c’est que Jean hésitera pendant deux ans. Au terme de cette durée, il verra sa compagne s’éloigner de lui. Aujourd’hui, évidemment, il regrette. Son histoire met en lumière un effet terrible de la «non-erreur à tout prix»: l’indécision.

L’exemple de Jean illustre bien, me semble- t-il, que le fait de décider d’une chose nécessite d’accepter la possibilité d’une erreur. Les patho­logies de la décision, qui sont d’ailleurs souvent observées dans le domaine du couple, reposent fréquemment sur une crainte abusive de ne pas choisir la meilleure option possible. De même pour les situations de procrastination, qui procèdent souvent d’une dynamique similaire : pour ne pas rater, on repousse. Dans mon cabi­net, je rencontre une multitude de personnes entravées par leur peur de se tromper, et ce dans tous les secteurs de la vie : décisions d’achat d’ap­partement, de mise en couple, de changement de poste de travail, d’achat de voiture, avec des pathologies de la comparaison (appeler des dizaines d’agences pendant des mois, pour fina­lement ne rien décider…). En général, ces per­sonnes commencent par déclarer qu’elles risquent de se tromper. Mais bien vite, elles en arrivent à affirmer qu’elles vont encore se tromper. Cherchez l’erreur! En réalité, celle-ci tient en quelques mots : on croit que se tromper est pire que de ne pas décider. C’est cette idée fausse qu’il va s’agir de déboulonner.

 

LES ERREURS CES FAUX PAS QUI NOUS CONSTRUISENT 2 ressources plurielles

LE TEST DES POTS DE CRAYONS

Les méthodes thérapeutiques sont variées. L’une d’entre elles prend la forme d’un petit jeu de rôles. Dans mon cabinet, je dispose sur mon bureau, devant le patient, deux petits pots à crayons vides. L’un de ces pots est légèrement plus grand que l’autre. Comme je demande au patient d’en saisir un, il ne veut pas choisir, redoutant de ne pas prendre le bon – même dans cette situation dont l’enjeu est pourtant limité. Lorsqu’il finit tout de même par en prendre un, je lui demande pourquoi il n’a pas choisi l’autre. Je lui propose d’inverser et de saisir l’autre pot. Puis, je lui demande si sa situation est devenue beau­coup plus défavorable. Il se rend souvent compte, à ce moment, que dans les deux cas l’on perd quelque chose, et qu’il y a une part de raté dans tout choix. Simplement, le patient aurait perdu deux fois plus en ne choisissant pas.

D’une certaine façon l’erreur est inévitable, et c’est donc le regard porté sur elle qui est déterminant. Ce que je veux amener mes patients à penser, c’est que s’ils ont fait une erreur, c’est parce qu’ils ont fait quelque chose.

Avant même de parler d’apprendre de ses erreurs, il faut admettre que l’erreur est bien la preuve qu’on a fait quelque chose. C’est un pre­mier sens de la phrase de Michael Jordan. Il nous dit: «J’ai raté des tirs parce que j’ai tiré.» D’autres ne le font pas.

Pour accéder à ce regard sur les choses, il faut évidemment sortir des pièges que nous avons mentionnés, et notamment de l’hypergénéralisation. Autrement dit, il faut être capable de ne pas se considérer comme systématique­ment incompétent et mauvais, et d’envisager qu’à côté des erreurs on peut aussi produire de bonnes choses. Il faut accepter l’idée qu’à côté de chaque erreur que l’action amènera imman­quablement, il y aura aussi des réussites. Et pour cela, une étape utile, sinon indispensable, sera d’identifier les causes premières de jugement global sur soi-même.

Sur ce point, il y a d’abord les personnes pour lesquelles l’hypergénéralisation a été précoce et imposée de l’extérieur. Dans l’enfance, le cerveau a enregistré des douleurs, événements traumati­sants ou petites souffrances répétitives. Commentaires froids ou moqueries des parents ou de l’entourage. Le message que ces personnes ont retenu de leurs jeunes années est, en résumé, le suivant : tu es un échec. Et les années qui ont suivi l’ont souvent renforcé, par un vécu de couple émaillé de déconvenues du même ordre, pas tou­jours dramatiques mais récurrentes. L’école ajoute parfois sa couche de peur, par des phrases qui marquent au fer rouge : «Tu es un cancre » ; «Tu es irrécupérable», «Tu es impoli(e) », etc.

 

LA THÉRAPIE PAR L’ERREUR

Pour la personne parvenue à l’âge adulte, il va alors être difficile de démonter la règle éta­blie depuis si longtemps qui semblait plus ou moins correspondre à la réalité. Il va s’agir de faire accepter une première règle nouvelle : la notion d’échec n’est pas une notion de tout ou rien. On ne réussit jamais entièrement et on n’échoue jamais totalement non plus. Le cerveau de la personne va devoir aborder un terrain nou­veau : celui du continuum.

La technique des continuums consiste à pré­senter au sujet des traits horizontaux où il leur est demandé de faire la liste de leurs échecs et de leurs réussites, du bac au travail en passant par les relations sentimentales. Il faut mettre une petite croix sur une échelle de 0 à 10 pour visua­liser clairement les domaines où l’on est plutôt dans la réussite, et ceux où il y a un taux d’échec effectivement supérieur. Et l’enseignement est toujours le même : ce n’est pas une dichotomie.

Le sujet peut aussi être amené à graduer ses échecs, par exemple lors d’une présentation de projet devant ses collègues. Au lieu de dire : «J’ai échoué », il va s’agir de préciser. Est-ce un échec total, un échec partiel, un échec moyen ? Car tous les échecs ne se valent pas, en termes de performance et de conséquences. Une fois ce questionnement à l’es­prit, il devient impossible d’affirmer en bloc que l’on est une personne nulle. On est obligé de nuancer, de rajouter de la flexibilité. Et de recon­naître qu’il y a parfois du bon dans la variété de nos actions et comportements.

Vous croirez peut-être, en lisant ces lignes, que les personnes effrayées par l’erreur sont, mal­gré tout, plus souvent dans l’échec que dans la réussite. Il n’en est rien. Une grande partie des phobiques de l’erreur sont en réalité des perfec­tionnistes pour qui toute performance en deçà de la perfection est vécue comme un échec. Obsédés par la performance, laquelle est vécue comme une condition pour être appréciés et acceptés socialement, ils ne tolèrent aucune faille dans leur travail, dans leur couple ni dans quelque domaine que ce soit. En fait, le perfectionniste va se détruire à la première erreur. Et parfois au sens propre, dans le passage à l’acte suicidaire. Les études sociologiques révèlent ainsi de manière dramatique que les suicides déplorés dans certaines grandes entreprises sont souvent commis par des personnes qui mettent un tel point d’honneur à faire leur travail parfaitement, et qui ne supportent pas de fléchir. En pareil cas, la capacité à accepter l’erreur est véritablement une question de survie.

 

Si vous avez fait une erreur, cela montre au moins que vous avez agi ! D’autres ne font rien… et ne ratent rien non plus.

 

SE TROMPER, OUI ! S’AUTOFLAGELLER, NON.

Une des causes de notre peur de faire des erreurs est un mécanisme d’hypergénéralisation qui nous pousse à nous juger comme globalement incapables lorsque nous avons commis un faux pas. Une attitude simple pour combattre cette tendance consiste à se décrire au travers de plusieurs caractéristiques. Chacun a tendance à évoquer, en parlant de soi, quelques traits distinctifs. Lorsqu’on a commis une erreur, le mieux est de commencer par établir la liste de ces thèmes récurrents chez soi, puis de se donner une note dans chaque domaine. On s’aperçoit bien vite que tout n’est pas à zéro.

 

LE PIRE DU PIRE : VOULOIR À TOUT PRIX ÊTRE PARFAIT(E)

D’où vient la peur de l’erreur chez les perfec­tionnistes ? Bien souvent, d’une estime de soi instable, que l’on dit «conditionnée à la perfor­mance ». Depuis leur enfance, ces personnes ont intégré l’idée que leur propre valeur intrinsèque (y compris leur capacité à être aimées et esti­mées) dépend d’une performance impeccable. Enfants que l’on ne félicite pratiquement jamais, de qui l’on exige des résultats excellents, dont les parents lancent un «tu dois faire mieux» lorsqu’ils rapportent un bulletin déjà très bon. Et qui sont avares de signes d’affection dès que l’enfant ne correspond pas tout à fait à leurs attentes. Au passage, notons que la société dans son ensemble va plutôt dans ce sens, et ce dès l’école, traquant l’erreur et retranchant des points en proportion, accompagnant tout com­mentaire du fameux «peut mieux faire» au lieu de chercher à valoriser les talents de chacun selon sa particularité.

 

UN EXERCICE DE DÉCENTRAGE

Chez les perfectionnistes, l’enjeu va être d’ac­cepter et d’intégrer une part d’erreur dans leur vie. Et pour cela, ils vont devoir comprendre que leur intolérance à l’erreur ne s’applique qu’à eux- mêmes et est disproportionnée. Pour y parvenir, je les incite à faire un petit exercice qui les amè­nera à lever le regard de leur nombril et à faire un peu plus attention, dans un premier temps, aux erreurs des autres. Que ce soit en observant le commerçant qui se trompe en rendant la mon­naie ou tout simplement en remarquant le câble du poteau électrique qui pend dans la rue, après avoir été mal posé par les services de voirie. L’effet est immédiat : en voyant ces erreurs pour la première fois, le perfectionniste se rend compte qu’il n’y avait pas prêté attention auparavant. Et que par voie de conséquence, il est tout à fait probable que les autres personnes n’accordent pas non plus une telle importance aux erreurs que lui commet. De tels entretiens peuvent aussi se foca­liser sur un ou une ami(e). En faisant la liste des qualités et défauts de cet (te) ami(e), le perfection­niste s’aperçoit que l’ami(e) en question n’est pas parfaitfe), mais qu’il l’apprécie toujours autant… Je pose alors la question qui dérange: «Pensez- vous acceptable et logique qu’il y ait une loi pour vous, et une autre pour vos amis ? »

De contradiction en prise de conscience, un cheminement se fait chez le patient. Et tout au bout surgit un questionnement: si l’erreur n’était, somme toute, pas la fin du monde ?

Comme nous l’avons dit, l’erreur est indisso­ciable de l’action. Dès lors qu’on agit, on se trompe. Et bien évidemment, le seul moyen d’être sûr de ne pas se tromper est de ne rien faire. Deuxièmement, dans l’immense majorité des cas, le fait de se tromper ne porte pas un verdict défi­nitif sur nos capacités et nos envies. Agissez, ten­tez, avancez ! Tel est le mantra à répéter inlassa­blement. Là encore, Michael Jordan disait: «Je peux accepter l’échec. Tout le monde se trompe dans quelque chose. En revanche, ce que je ne peux accepter, c’est de ne pas avoir essayé. »

Ce que confirment les études : les pires regrets que nous traînons avec nous au long de notre vie ne concernent pas des actions que nous avons réalisées et qui se seraient avérées négatives, mais plus encore des actes que nous n’avons pas accomplis, de peur de mal faire. Eh oui, les gens regrettent certes d’avoir pris certaines décisions qui ont livré des résultats imparfaits, mais ils regrettent encore davantage, des années plus tard, les situations où, par indécision, timidité ou peur d’essuyer un revers, ils n’ont rien fait. Retenez-le : la peur de l’erreur peut vous donner brièvement une forme de soulagement d’avoir échappé à un résultat incertain, mais à long terme elle vous tenaillera.

Donc, il est essentiel de ne pas avoir peur de nos erreurs. Mais il reste la question clé : que peuvent-elles nous apporter? L’actualité récente offre une forme de réponse à cette question. Elle nous a montré comment des personnalités poli­tiques voient parfois leur carrière s’effondrer pour avoir voulu paraître irréprochables alors qu’elles avaient commis, comme beaucoup, des erreurs. Mieux eût-il valu pour ces personnes reconnaître leurs faux pas et demander à ne pas être jugées globalement pour leurs manque­ments ; exprimer le désir de continuer d’avancer en tenant compte de ces fautes, en sachant à quel point elles peuvent être source de malaise et de dégâts collectifs. Car l’opinion publique – et de manière générale toute personne -, placée devant un interlocuteur qui dissimule ses imper­fections, a le sentiment intuitif que des fautes plus graves pourraient aussi bien être passées sous silence à l’avenir.

Mais au-delà de cette réponse quelque peu anecdotique sur l’actualité, il y a la réalité du quo­tidien, des choix que nous faisons et du rôle essentiel que vont y jouer les faux pas. Dans ces moments, on prend l’erreur de plein fouet et il va falloir adopter la réaction appropriée.

Disons tout de suite qu’il est inutile de vouloir à tout prix positiver. Pas de doute : l’erreur fait bien souvent mal, elle suscite des cascades d’émo­tions négatives qui vont de la honte à la frustra­tion, et parfois jusqu’au désespoir. Même lorsque l’on échappe aux mécanismes de généralisation et que l’on parvient à ne pas se juger comme entièrement nul(le), une erreur entraîne des conséquences pratiques pénibles, parfois des pertes financières, des situations difficiles sur le plan professionnel ou personnel, des examens à repasser, etc. Donc, lorsqu’on nous dit de garder la «positive attitude», ce n’est à mon sens pas vraiment approprié. Pire, cela peut nous empê­cher d’apprendre de nos erreurs.

 

LE DROIT À L’ERREUR DEVRAIT ÊTRE ACCORDÉ SYSTÉMATIQUEMENT

Alors, comment apprend-on de ses erreurs ? On pense généralement que l’intérêt de l’erreur est de ne pas être reproduite. Et l’on pense à l’exemple typique des parents cherchant à conso­ler leur enfant ayant reçu une mauvaise note à l’école. Avec ces mots : « Ce n’est pas grave d’avoir fait cette erreur, l’important est de ne plus la refaire. » Si l’intention est louable, le résultat l’est beaucoup moins. Quoique d’apparence logique, cette injonction s’avère anxiogène et non libéra­trice. Car en entendant ces mots, l’enfant consi­dère qu’il n’a plus d’excuse. Il a fait l’erreur une fois, maintenant il est obligé de réussir. Il n’a plus droit à l’erreur. Mon point de vue est qu’il faut sans cesse redonner le droit à l’erreur. Ne pas octroyer ce droit, c’est ouvrir la porte aux phobies de toute sorte, à l’anxiété ou au perfectionnisme. Pour trouver la bonne attitude face à l’erreur, il va falloir basculer vers un mode de découverte. C’est là la vraie fonction de l’erreur. C’est un guide sur le chemin qui mène à soi.

Nous avons tous besoin, à divers moments de notre vie, d’être guidés pour trouver notre voie et notre place auprès des autres. Plusieurs per­sonnes peuvent nous y aider : parents, profes­seurs, amis. Certains nous apprennent à nous comporter, à lire, à écrire, à faire notre métier. Mais pour d’autres choses importantes, il est bien difficile de compter sur un maître. Comment savoir, lorsqu’on est enfant ou adolescent, et même plus tard, que l’on est fait pour construire des ponts et non pour gérer des restaurants ? Pour écrire des romans, et non pour être coiffeur ? La connaissance de soi ne fonctionne ni par imita­tion supervisée (la base de nombreux apprentis­sages, comme celui d’un instrument de musique) ni par mémorisation (le principe du cours magis­tral). Elle procède en grande partie par essais et erreurs. Que voit-on dans la vraie vie? Telle per­sonne se lance dans un cursus par envie ou par contrainte (notamment du fait des attentes fami­liales…), puis se rend compte que cela ne marche pas. Elle échoue à un examen… ou bien démis­sionne d’un poste parce qu’elle s’y sent mal à Taise. Ces erreurs sont parfois dures à digérer. Autre possibilité : une fois à un poste, on essuie un échec retentissant sur un dossier parce qu’on n’avait pas les compétences requises pour le mener à bien. Là encore, le revers est cuisant.

 

Les erreurs, quand elles se répètent, nous adressent un message : « Change de chemin, essaie autre chose. »

 

LA VERTU DU TÂTONNEMENT

Il faut alors corriger le tir et prendre acte du fait que Ton n’est pas à sa place et qu’il faut cher­cher ailleurs. Ce type d’apprentissage par essais et erreurs peut ressembler à du tâtonnement, mais ce procédé est souvent nécessaire et il faut alors savoir changer de direction lorsqu’on se rend compte qu’on se trouve devant une impasse.

Le premier scientifique à avoir compris et conceptualisé cette idée était le spécialiste amé­ricain du comportement Edward Thomdike, dans les années 1920. Dans ses expériences, il plaçait des chats dans des cages et les incitait à en sortir en plaçant un morceau de poisson à proximité. Mais les chats ne pouvaient sortir qu’en action­nant un levier dont la fonction était impossible à deviner à première vue. La seule solution était d’essayer, de se tromper et de recommencer.

Au fil des essais, les animaux mettaient de moins en moins de temps à actionner le bon levier, ce qui donna une courbe d’apprentissage sans que cette amélioration soit forcément attri­buable à une réflexion.

 

AU CŒUR DE L’EXISTENCE, L’APPRENTISSAGE PAR ESSAIS ET ERREURS

Les travaux de Thorndike ouvrirent la voie au courant du béhaviorisme et aux travaux de Skinner, dans les années 1950. Il reste de ces expériences l’idée que la base de l’apprentissage est l’exploration, seules les solutions utiles étant renforcées, tandis que les erreurs sont peu à peu laissées de côté. En ce sens, les erreurs que nous commettons doivent être vues comme des portes qui se ferment, nous indiquant par ce simple fait celles qui restent ouvertes et qu’il faut essayer d’approfondir.

Certes, il faut savoir persévérer et ne pas changer de voie à la première déconvenue. L’étudiant qui changerait de filière au premier examen raté ressemblerait vite à une girouette qui n’irait nulle part. Mais bien souvent, la voie de la sagesse consiste, pour un parent ou un édu­cateur, à dire au jeune qu’il n’est pas obligé d’at­teindre un taux d’erreur nul dans toutes les matières scolaires ou tous les secteurs de son activité. Il y aura toujours des disciplines où il commettra des erreurs, et ces erreurs se répéte­ront parfois, elles se ressembleront. C’est un signal à prendre en compte, qui indique la voie. Apprendre de ses erreurs, c’est découvrir ce pour quoi on est fait ou non. Et il est indéniable que de ce point de vue, les erreurs dûment notées et prises en compte peuvent nous faire gagner un temps précieux.

 

COMMENT PARLER AUX ENFANTS DE LEURS ERREURS ?

Copie bourrée de fautes, difficulté à comprendre un énoncé… L’enfant est pris à la gorge par ces erreurs qui lui font craindre de ne pas être à la hauteur de ce qu’on lui demande. C’est pourquoi il faut lui dire que ses faux pas ne retirent pas la confiance que l’on place en lui. Inutile de lui mettre la pression par des discours du type : « Tu as fait cette erreur une fois, c’est pour que tu ne la refasses pas une deuxième. » En général, l’émotion négative qu’il a éprouvée remplit ce rôle. Du côté de la famille, le discours doit être libérateur: «Tu as fait une erreur, mais tu as la même valeur inestimable à nos yeux. Tu la referas, c’est bien possible, simplement, tu es en train de découvrir tes champs de compétences. Tu dois accepter de ne pas être bon(ne) partout. » Le problème, c’est que c’est souvent aux parents d’accepter que leur enfant ne soit pas bon partout. Et de découvrir ce qui fonctionne bien pour lui, et ce qui fonctionne moins bien.

Avec un collaborateur au travail, le mieux est souvent de nommer l’erreur sans chercher à la minimiser. La personne qui a fait capoter un dossier se sent suffisamment mal pour savoir que l’erreur est réelle, et dans ces situations, appeler un chat un chat peut être désangoissant. À condition que le message soit en substance : « Là, tu as fait une erreur. Mais cela ne te remet pas en cause globalement. D’ailleurs, si tu as eu à prendre cette responsabilité, c’est parce que tu as suffisamment de qualités par ailleurs. Simplement, il faut maintenant te demander si tu étais vraiment à l’aise dans ce type de situation. »

Pourquoi le fait de nommer l’erreur est-il libérateur ? Dans des situations de ce type, la vraie question pour un salarié, un enfant, un élève, et même un dirigeant, est de savoir s’il a le droit d’avouer s’être trompé, s’il a le droit de ressentir l’émotion négative liée à son faux pas, de la verbaliser pour lui et pour les autres, et de revendiquer de ne pas être jugé uniquement à travers cette erreur. C’est ce droit à l’erreur qui devrait être plus souvent pratiqué.

 

Source : Cerveau & Psycho N° 87