Les mécanismes de la médecine corps-esprit

 

La santé sous l’empire des émotions

Nathalie Rapoport- Hubschman, médecin et psychothérapeute à Paris, est vice-présidente de l’Association
française pour la médecinecomportementale

Stressés, nous sommes souvent malades et souffrons  davantage de troubles cardiaques. Heureux, nos facteurs physiologiques sont meilleurs. Pourquoi ? Les chercheurs découvrent les mécanismes de la médecine corps-esprit .

Après une longue période de stress à votre travail, liée au bou­clage d’un projet important, vous vous sentez soulagé, mais fatigué. Vous prenez alors une semaine de vacances pour en profiter… Malheureusement, vous tombez malade dès le premier jour et passez votre temps au lit à lutter contre cette grippe maudite ! En reve­nant au bureau, vous racontez votre semaine « de repos » à votre collègue, qui lui aussi était parti au soleil après la finalisation du dossier. Contrairement à vous, il est de retour en pleine forme. Le stress précédant ses vacances ne l’a pas rendu malade… C’est toujours la même histoire d’ailleurs, vous êtes malade à chaque période de vacances. Votre stress influence-t-il votre forme, voire votre résistance aux maladies?

Oui : il n’est désormais plus possible de l’ignorer, le corps et l’esprit sont indissociables. Nous ne pouvons plus concevoir la santé physique sans prendre en compte le mental, l’esprit, les pensées et les émotions. Bien que la question des liens entre l’esprit et le corps ait traversé l’histoire de la médecine et de la science, ce n’est que récemment que les méca­nismes de la médecine corps-esprit ont com­mencé à être mieux compris. Ces processus sont depuis quelques dizaines d’années au centre de très nombreux travaux de recherche.

Un coupable: le stress

Le stress est le mécanisme au centre des rela­tions corps-esprit. Ce terme désigne à la fois l’événement stressant – par exemple, une deadline intenable – et la réaction qui en découle – nous perdons nos moyens. La réac­tion de stress est la réponse non spécifique de l’organisme à toute contrainte de l’environne­ment. Quand une situation paraît dépasser les ressources d’un individu, elle est perçue comme une source de stress. C’est donc notre perception de la situation – nous considérons, ou pas, la deadline comme intenable – qui détermine si nous la vivrons, ou pas, comme stressante. Ce qui explique pourquoi nous réa­gissons de manière différente par rapport à une autre personne face à une même contrainte, ou encore que plus nous sommes fatigués, plus nous pouvons être stressés par une situation qui habituellement nous laisse de marbre.

Esprit et corps s’usent

Le cerveau est la tour de commande des pro­cessus liés au stress. Face à un stimulus perçu comme une menace, l’amygdale, une struc­ture située au centre du cerveau et apparte­nant au système limbique qui gère les émo­tions, perçoit le signal de danger et s’active, entraînant une cascade de réponses physio­logiques (sudation, augmentation du rythme cardiaque…).

Lors de cette réaction, l’organisme se mobi­lise pour affronter la menace. C’est ce type de réponse automatique qui a permis à nos ancêtres de survivre et de faire face aux dan­gers auxquels ils étaient soumis, notamment aux prédateurs (réaction de fight orflight: on combat ou on fuit). La réaction physiologique de stress provoque alors une mobilisation rapide d’énergie dans l’organisme, un afflux de sang dans les muscles, des effets fort utiles à court terme pour combattre ou fuir un dan­ger, mais qui ne sont plus réellement adaptés aux situations de stress de notre époque où la menace est rarement une tigresse affamée… Au-delà du comportement de fuite ou de combat, la réaction de stress met en branle des mécanismes ayant des conséquences très larges sur le métabolisme : sécrétion d’adréna­line et de cortisol (des hormones de stress), activation des mécanismes de l’inflammation.

La réponse de stress est donc parfois utile à l’organisme, par exemple lorsque nous devons sauter sur le trottoir au moment où une voi­ture manque de nous renverser. Ou, lorsqu’en cas de blessure, les mécanismes de l’inflamma­tion se mettent en marche, permettant ainsi un afflux de cellules sanguines sur le site de la plaie, ce qui favorise la cicatrisation.

En revanche, la réponse de stress est délétère lorsqu’elle est trop fréquente et devient chro­nique, par exemple quand nous sommes «sous pression» au travail. Elle ne laisse alors pas le temps ou la possibilité à l’organisme d revenir à un état d’équilibre. Les capacités métaboliques du corps sont dépassées, le système est en quelque sorte en surchauffe ; les hormones de stress sont sécrétées en continu ; les cellules augmentent leur consommation d’oxygène. Cette surconsommation d’oxygène entraîne la fabrication de produits de dégradation toxiques pour l’organisme. Sur le long terme, le corps « s’use », ce qui favorise le développement de certaines pathologies : dépression, maladies virales telle la grippe, anomalies cardiovasculaires… La liste est longue.

Comment notre cerveau réagit au stress ?

snv-okLorsque le cerveau réagit à une situation non menaçante, c’est sa partie la plus « récente », d’un point de vue évolutif, et la plus en surface qui s’active en premier : le cortex préfrontal, responsable des modes de pensée rationnelle. Cette région « contrôle » les centres des émotions (le système limbique) et limite les réactions émotionnelles et physiologiques (en jaune). Nous sommes attentifs et agissons de manière appropriée à la situation.

Mais quand une menace est pré­sente, une réponse bottom-upse met en place : l’amygdale s’active, stimulant les centres des émo­tions (en vert) et l’hypothalamus (en orange), ce qui déclenche une cascade de modifications physiolo­giques dans le corps, via l’activation de l’axe hypothalamo-hypophysaire. Nous sommes stressés.

Dans un premier temps, l’hypo­thalamus envoie un signal le long du système nerveux sympathique jusqu’à la medullosurénale, la zone centrale de la glande surrénale juste au-dessus des reins (en bleu). La medullosurenale libère des hormones de stress (l’adrenaline et la neurodrenaline) qui prépare le cors à une réponse rapide de combat ou de fuite. 

Fuir ou combattre ?

Les réserves d’énergie sont mobi­lisées; la tension artérielle et la fréquence cardiaque augmentent pour mieux alimenter les muscles en nutriments; la respiration s’am­plifie de sorte qu’une plus grande quantité d’oxygène atteint le cer­veau et les muscles; des analgé­siques naturels sont libérés de façon préventive; les plaquettes sont activées pour minimiser la perte de sang en cas de blessure ; des phénomènes inflammatoires et des réactions immunitaires se déclenchent pour protéger le corps.

Dans un second temps, l’hypo­thalamus produit l’hormone de libé­ration de la corticotrophine (CRH), qui déclenche la sécrétion dans le sang d’une autre hormone, l’hor­mone adrénocorticotrophine (ACTH). Celle-ci circule jusqu’à la cortico­surrénale (la zone périphérique de la glande surrénale), où elle déclenche la libération du corti­sol – la plus importante hormone de stress (en rouge). Le cortisol stimule l’action de l’adrénaline et de la noradrénaline tout en prépa­rant l’organisme à un retour à la normale. Il favorise notamment la transformation des nutriments en graisse et en glycogène, recons­tituant ainsi les stocks d’énergie.

Toutefois, dans nos sociétés, nous devons rarement fuir ou com­battre un animal féroce… Nous stressons sur de longues périodes face à des situations que nous ne pensons pas pouvoir gérer; le cortisol et l’adrénaline font pro­duire à nos cellules des molécules toxiques ; notre corps ne parvient pas à retrouver son état d’équilibre « normal »; il s’épuise.

Dans le cas des maladies cardiovasculaires, les mieux étudiées, les mécanismes liant les émotions, dont découle le stress, au dévelop­pement des pathologies sont multiples et com­plexes. Laura Kubzansky, du Département de santé publique de Harvard, en dénombre plu­sieurs : nos émotions modifient l’activité de différentes régions cérébrales qui, à leur tour, régulent le système nerveux dit « autonome » responsable entre autres de notre rythme cardiaque; de même, le système nerveux dit «sympathique» et Y axe hypothalamo- hypophysaire, qui contrôlent la sécrétion des hormones de stress, s’activent selon nos humeurs; le cerveau module aussi les phéno­mènes de thrombose et d’agrégation des pla­quettes, qui peuvent entraîner une obstruction des artères sanguines. Quand nous sommes anxieux ou stressés, ces processus sont mis en œuvre: le rythme cardiaque augmente, des hormones de stress sont sécrétées, les pla­quettes s’agrègent, les artères rétrécissent…

Mais ce n’est pas tout. Parallèlement à ces mécanismes, directs et biologiques, des fac­teurs dépendant de nos comportements influent sur le risque de développer une maladie cardiovasculaire : l’alimentation, le tabac, l’exercice physique, le mode de coping (la façon dont nous tolérons, maîtrisons ou diminuons l’impact d’un événement mena­çant sur notre bien-être) et le soutien social. Stressés, anxieux, déprimés, nous mangeons davantage, avons plus de difficultés à arrêter de fumer et faisons moins de sport. Des facteurs de risque à nouveau liés à nos émotions…

Précisons ce qu’est une émotion. C’est un état affectif mis en branle par une évaluation automatique de nos besoins. Elle implique des ajustements comportementaux, physio­logiques et cognitifs liés à la situation. Elle prépare l’organisme à agir de façon efficace et adaptée dans un contexte donné. Pour faci­liter leur étude, les émotions sont divisées en deux catégories: les négatives ou désa­gréables, et les positives ou agréables.

Les conséquences des émotions néga­tives comme la tris­tesse et la colère ont été bien étudiées. Elles sont associées à diffé­rentes pathologies: maladies cardiovascu- laircs, diabète, asthme et certains types de cancers. Elles sont aussi plus souvent pré­sentes en cas de douleurs chroniques.

On a en effet montré que la colère était « toxique » sur le plan physiologique. Elle augmente la probabilité d’infarctus du myo­carde et d’accident vasculaire cérébral (AVC). Une étude australienne a récemment révélé qu’une colère intense multipliait par huit le risque d’infarctus.

Ces variables – l’hostilité, la colère, mais aussi le manque de soutien social – participent non seulement au développement d’une pathologie cardiovasculaire, mais aussi, quand la maladie existe, à son évolution et à son pro­nostic. Des travaux récents en neuro-imagerie sur un petit échantillon de sujets suggèrent que les personnes ayant une « réactivité » de l’amygdale plus importante face à des signaux sociaux menaçants (des visages exprimant la colère ou la peur) ont des niveaux plus élevés d’athérosclérose, un remaniement et un rétré­cissement de la paroi des artères qui peuvent provoquer des maladies cardiovasculaires.

Les liens sociaux sont une des dimensions psychosociales qui a été le plus tôt identifiée comme étant liée à la santé physique. Dès les années 1980, des épidémiologistes étudiant la population du comté d’Alameda aux États- Unis ont montré que les relations sociales étaient associées à la longévité. Les personnes ayant un réseau social large et riche étaient en meilleure santé et vivaient plus longtemps.

Dès cette période, la question s’est posée : comment les relations que nous entretenons avec autrui passent-elles « sous la peau », ou encore quels sont les mécanismes liant nos fréquentations et notre physiologie?

Plusieurs études réalisées par la suite en laboratoire ont mis en évidence que les liens sociaux de bonne qualité jouaient un rôle « tampon ». Autrement dit, avoir des relations conviviales et agréables avec autrui, ne pas nous sentir isolés, nous permet de réagir de façon plus modérée face aux stress de la vie quotidienne. En effet, une méta-analyse regroupant les résultats de 81 publications sur le sujet a montré que des liens sociaux de bonne qualité ont des effets bénéfiques sur les systèmes cardiovasculaires, endocriniens (les hormones) et immunitaires (les défenses de l’organisme). Ainsi, nos relations sociales modèrent les effets du stress en atténuant la réactivité cardiovasculaire, la sécrétion de cortisol et les processus inflammatoires. Dès lors, elles sont associées à une moindre sus­ceptibilité aux infections, ainsi qu’à une baisse moins importante des facultés cognitives avec l’âge. Bien entourés, nous vivrions donc en meilleure santé physique et cognitive !

 

Les nonnes heureuses vivent plus longtemps

L’étude de l’impact des émotions sur la santé progresse à pas de géant. Pendant de nom­breuses années, les scientifiques se sont inté­ressés aux conséquences des émotions néga­tives, plus faciles à exprimer et à mesurer. Mais depuis une vingtaine d’années, ce sont les émotions positives qui sont enfin au centre des travaux de recherche. C’est dans un monastère américain qu’a commencé officiellement l’analyse de l’impact des émotions positives sur la santé. Alors quelle débutait comme une étude consacrée à la maladie d’Alzheimer, la Nun Study a exhumé les textes écrits par des nonnes d’âge mûr à leur entrée dans le monas­tère. Les chercheurs ont soigneusement ana­lysé ces textes rédigés des dizaines d’années plus tôt À leur grande surprise, ils ont constaté que les sœurs ayant utilisé davantage de termes associés à des émotions positives avaient vécu plus longtemps, parfois jusqu’à dix ans de plus.

Quel est le lien entre des émotions telles que joie, vitalité, curiosité, gratitude et le fait de vivre plus longtemps? Depuis la fin des années 1990, de nombreuses équipes de recherche ont révélé que les émotions posi­tives améliorent notre santé physique : résis­tance plus élevée face aux infections, proba­bilité diminuée d’accidents cardiovasculaires et vasculaires cérébraux, et, comme nous venons de le voir, longévité prolongée.

Deux expériences de laboratoire permettent de mieux comprendre les mécanismes impliqués. À l’université Carnegie-Mellon en Pennsylvanie, Sheldon Cohen et ses collègues entent de comprendre les liens entre les émo­tions positives et le système immunitaire – entre autres. Pour ce faire, ils ont demandé à des participants de noter pendant plusieurs semaines leur état psychologique en mesurant leurs émotions positives (heureux, content, énergique, détendu…) et négatives (déprimé, anxieux, hostile…). Les chercheurs les ont ensuite invités à leur laboratoire de psycholo­gie où ils les ont mis en contact avec un virus de rhume – relativement inoffensif! – contenu dans des gouttes nasales. Puis Cohen et scs col­lègues ont surveillé de près les étudiants afin de déceler s’ils développaient des symptômes.

Résister aux infections

Le résultat est impressionnant: les participants ayant ressenti le plus d’émotions positives dans les jours qui précédaient la mise en contact avec le virus sont beaucoup moins souvent tombés malades ! En revanche, le nombre d’émotions négatives n’avait aucune influence sur la santé. Ce sont donc les émo­tions positives qui sont liées à une plus grande résistance de l’organisme face aux virus.

La deuxième expérience qui a permis d’al­ler de l’avant dans la compréhension des mécanismes de la médecine corps-esprit a été réalisée dans le laboratoire de Barbara Fredrickson, de l’université de Caroline du Nord à Chapel Hill. Les chercheurs ont recruté des participants et les ont mis dans un premier temps en situation de stress : ils leur ont annoncé qu’ils allaient devoir pré­parer, puis présenter un exposé devant un jury composé de quelques personnes. En même temps, leur tension artérielle et leur fréquence cardiaque étaient mesurées, ce qui a permis de constater que les réactions phy­siologiques de stress se manifestaient bien, les deux paramètres étant augmentés de façon importante. Les participants étaient ensuite divisés en quatre groupes, chacun visionnant un clip de quelques minutes, parmi quatre vidéos choisies au préalable contentement, neutralité, tristesse.

Fredrickson et ses collègues ont révélé que le temps mis par chacun des groupes pour revenir à l’état d’équilibre sur le plan physio­logique (tension artérielle et fréquence car­diaque normales) différait en fonction du type de clip visionné. Les personnes ayant regardé la vidéo triste ont récupéré des para­mètres cardiovasculaires «normaux» beau­coup plus lentement que celles ayant vu les clips joyeux ou paisible. Les sujets du groupe neutre se trouvaient entre les deux extrêmes. Nos émotions ont donc une influence directe sur la santé de notre cœur. Alors pour être en bonne santé et tenter de le rester le plus longtemps possible, autant vivre de nombreuses émotions positives : joie, rire, curiosité, altruisme, partage, amour, ami­tié, détente… Vous contrôlerez ainsi mieux votre stress face à des situations déstabili­santes. Différentes méthodes permettent d’y arriver, seul ou avec l’aide d’un thérapeute.

Ainsi, de plus en plus de scientifiques cherchent au plus profond de nos cellules les traces laissées par le bonheur. Une série d’études réalisée par Fredrickson et ses collè­gues a tenté de lier différents types de bien-être à l’expression de gènes qui diminueraient ou favoriseraient les effets du stress. Ils ont iden­tifié deux types de bonheur: le premier, le bonheur hédonique, correspond à la recherche du plaisir et à l’évitement de la souffrance; le second, le bien-être eudémonique, est lié à la réalisation de soi, à l’autonomie, aux relations positives vis-à-vis des autres, ainsi qu’au sens que nous donnons à notre existence.

Ces deux types de bien-être semblent équi­valents en termes de satisfaction ; par exemple, nous sommes heureux quand nous nous fai­sons plaisir en dégustant une bonne glace en été tout comme nous sommes heureux quand nous terminons un projet avec succès au tra­vail. Toutefois, Fredrickson et ses collègues ont montré que le bien-être eudémonique, celui qui au-delà de la gratification immédiate don­nerait un sens à l’existence, était davantage associé à une activation des gènes « antistress » que le bien-être hédonique.

Les gènes du stress

C’est notamment au niveau des cellules immunitaires que les profils d’expression génétique des deux types de bonheur diver­geaient. Au préalable, Steven Cole, de l’uni­versité de Californie à Los Angeles, et ses col­lègues avaient déjà montré qu’un stress chronique engendre des modifications carac­téristiques de l’expression des gènes, notam­ment une augmentation de l’expression des gènes impliqués dans l’inflammation. Or ce mécanisme est lui-même au centre de nom­breuses pathologies telles que l’arthrite et les maladies cardiovasculaires.

Nous le voyons donc bien, les liens entre l’esprit et le corps nous révèlent progressive­ment leurs secrets. L’esprit agit sur le corps, mais aussi sur le cerveau, qui n’est pas un matériau figé. Nous pouvons choisir de pen­ser différemment, ce qui a des effets sur nos activités cérébrales, certaines jouant à leur tour un rôle clé dans notre santé et notre bien- être. La médecine corps-esprit a longtemps été en marge de la recherche, mais elle est aujourd’hui une discipline scientifiquement validée. Espérons que nous arriverons à tra­vailler ensemble, dans le partage et le bonheur, sans stress… pour rester en bonne santé !

Publié par L’Essentiel Cerveau & Psycho N° 24