La méditation : une guérison ontologique par Pierre Basso

 

Une certaine conception de la méditation

Ingénieur de recherche au CNRS, Pierre Basso a travaillé dans le laboratoire d’Intelligence Artificielle à l’université de Luminy à Marseille où , par intérêt pour les sciences cognitives, il a entrepris des travaux de recherches dans ce domaine. Actuellement à la retraite, il poursuit des travaux consacrés à l’ontologie. Scientifique tourné vers les sciences et particulièrement l’astrophysique, il est passionné par l’histoire et la philosophie, notamment les traditions spirituelles d’Orient et d’Occident.  

À titre d’introduction, cet extrait de l’Intellectuel, étude psychologique et morale un ouvrage de A.Cartault paru en 1914 dans lequel auteur nous donne sa conception de la méditation. « Si on réfléchit sur une idée, on cherche à en distinguer le contenu, à la juger juste ou fausse, bonne ou mauvaise ;  méditer sur elle,  c’est s’y arrêter,  parce qu’elle vous a frappé,  qu’on la trouve intéressante, qu’on veut la tourner en tous sens, la continuer en quelque sorte et la développer à son profit. Lorsqu’on médite, comme lorsqu’on réfléchit, on se concentre, mais la réflexion se fixe sur un sujet, la méditation l’ouvre et en fait jaillir ce qu’il renferme de général et d’humain. » C’est ainsi que la philosophie européenne, dans sa globalité parce qu’il est difficile d’en connaître toutes les exceptions, considérait la méditation : tourner une idée dans tous les sens, en trouver la portée la plus générale. À titre d’exemple le même auteur, dans le même ouvrage, prend en considération l’épopée napoléonienne et il nous révèle sa distinction entre réflexion et méditation : « Méditer et réfléchir ne sont pas des opérations identiques. En réfléchissant sur la chute de Napoléon Ier, on s’en représente les causes, les circonstances, les effets ; en méditant on en tire un leçon, à savoir que l’ambition désordonnée, la soif maladive des conquêtes conduisent forcément au désastre. » Tout est dit, la méditation est une forme de réflexion approfondie qui cherche à tirer les conséquences morales ou psychologiques d’un événement ou de la vie d’un personnage historique. Une telle conception de la méditation est familière à la pensée occidentale dans la mesure où le célèbre, et génial, philosophe français René Descartes donne le ton dans ses Méditations Métaphysiques où il y est question de débattre sur des questions philosophiques et théologiques telles que les arguments prouvant de l’existence de Dieu, sur les raisons de la fausseté ou de la vérité d’une opinion, sur la distinction entre l’action de l’entendement et celle de l’imagination. Enfin tout, mais rien qui concerne vraiment la méditation en tant que pratique consciente permettant une thérapie mentale et psychique, et même au-delà comme nous le verrons.

Quel est le sens de la méditation ?

Un effet positif de la mondialisation et des échanges culturels, nonobstant certains événements politiques qui ont amené des pratiquants bouddhistes tibétains à élire domicile dans les pays occidentaux,  a été de nous faire connaître en quoi  consiste la pratique méditative.  Pour ces orientaux, lamas tibétains, moines palis, bonzes japonais, yogis indiens, méditer n’est pas tirer, des enseignements moraux sur tel  ou tel  événement historique ou sur telle situation sociale. Méditer est une pratique dans laquelle l’individu s’engage pour guérir notre ignorance ontologique fondamentale. Cette ignorance n’est pas celle d’un objet d’étude particulier, ce n’est pas une ignorance d’ordre philosophique, ou bien scientifique, ou encore historique. Cette ignorance ne relève pas d’un niveau culturel, elle est ontologique c’est à dire qu’elle concerne le sens de notre existence et,  à ce titre,  le plus grand érudit ou l’individu totalement illettré la partagent de façon égale dans la mesure où tous deux vivent sans se poser la question de leur existence respective : « que suis-je ? », « quel sens donner à ma vie ? » Une telle interrogation existentielle que nous ramène au fondement de notre existence était,  et continue à être,  le côté applicatif des philosophies orientales, c’est dans cette mesure que je les aie citées au prime abord sans pour autant dénier aux occidentaux la possibilité d’une telle vision de la méditation. On peut en effet remonter assez loin dans notre passé pour comptabiliser les manifestations du sens d’une véritable méditation dans la culture européenne. Je pense en premier lieu à Socrate, à Epictète le stoïcien, à Sextus Empiricus le sceptique pour qui la réflexion devait progressivement s’effacer dans le silence mental  pour atteindre l’état d’ataraxie. Puis il  yeut l’école des néo-platoniciens, Plotin, Proclus, Damascios, contemporains des premiers chrétiens avec lesquels ils ont certainement autant échangé que combattu.  Certains textes de ceux que l’on appelle les « Pères de l’Église » nous laissent aucun doute quant au fait qu’ils maitrisaient parfaitement les techniques méditatives aussi  bien que leurs homologues indiens,  ou asiatiques en général. Pour preuve, ce type de pratique s’est maintenu et poursuivi jusqu’à nos jours dans les églises d’Orient sous la forme de l’hésychiasme. Donc, méditer c’est autre chose que réfléchir et tirer des conclusions éthiques et philosophiques, ce qui n’empêche pas d’ailleurs une telle réflexion car méditer n’est pas non plus synonyme de déni de l’intelligence et de table-rase intellectuelle. Méditer, c’est avant tout un approfondissement de ce que nous sommes et le moyen de trouver une issue à nos problèmes existentiels. C’est en ce sens que la méditation peut être conçue, et intégrée, dans une approche thérapeutique car qui peut le plus peut le moins : si méditer c’estretourner à la racine de notre existence pour y retrouver la sérénité fondamentale alors rien d’extraordinaire à ce que cette pratique puisse nous aider à dénouer nos nœuds psychiques, ou à solutionner nos problèmes particuliers.

Transformer sa personnalité

Le premier aspect de la pratique méditative est d’ordre thérapeutique. Thérapie psychologique d’abord, et ensuite thérapie ontologique. Thérapie, car le point de départ d’une pratique méditative est le constat de nos imperfections personnelles. Dans cette perspective, le premier objectif est de mettre de l’ordre dans le tohu-bohu mental, sortir du tourbillon de pensées et d’émotions auxquels nous nous identifions en recherchant le calme mental. En sanskrit, cette pratique est appelée shamatha ; le mot tibétain pour cette même pratique est shiné. Qu’il s’agisse de tibétains ou de shrilankais ou de thaïlandais et quel que soit le nom qu’on lui donne, il s’agit de la même pratique ou plutôt du même objectif : apaiser l’agitation mentale. Le même objectif, car les méthodes pour y parvenir sont multiples. Il faut avant tout de faire silence, silence en soi et autour de soi. Tout d’abord, trouver une posture corporelle confortable. Qu’il s’agisse de bouddhistes ou d’hindouistes, la posture conseillée est d’être assis en position de lotus. Position que beaucoup trouveront difficile à maintenir, surtout dans les pays de culture occidentale où elle n’entre pas dans les habitudes familières de vie. On peut moduler cette position en prenant simplement celle d’être assis en tailleur, mais en s’efforçant de garder pendant toute la session de méditation le corps bien droit et le regard fixé sur son objectif. Sur quel objectif d’ailleurs ? On peut conseiller au pratiquant d’arrêter sa pensée sur un objet extérieur, posé devant lui. On a entendu parler d’une bougie allumée, ou bien un objet d’art plutôt évocateur de ce que l’on souhaite atteindre, une statuette d’art bouddhiste ou hindouiste peut très bien tenir ce rôle sans impliquer pour autant une adhésion religieuse, une conversion à quelque mythe d’origine orientale qui relève plus souvent du folklore que d’une réelle disposition spirituelle. Certains maîtres de méditation proposent également de se concentrer sur un objet intérieur, une image mentale que l’on doit tenir dans son champ de vision comme s’il s’agissait d’un objet extérieur. La méthode consiste en fait à créer imaginativement un monde symbolique sur lequel l’esprit se concentre. Évidemment, si l’on se place dans le cadre d’une école bouddhiste, cette image aura très souvent une connotation religieuse liée au panthéon bouddhiste, surtout dans le bouddhisme tibétain. Mais cela n’est pas obligatoire, le maître tibétain Kalou Rimpoché enseignait la pratique d’une méditation sur les cinq éléments, terre, eau, feu, air, espace. Chaque élément étant visualisé sous une forme géométrique colorée particulière, un triangle rouge pour le feu, un carré jaune pour la terre, par exemples. Le méditant doit s’exercer à maintenir la vision de ces formes en y portant la plus grande attention, à tel point qu’il les voit comme si elles étaient physiquement posées devant lui.

meditation-3-Ressources-PluriellesCe type de méditation avec visualisation est très répandu chez les bouddhistes tibétains et peut aller très loin dans la mesure où parmi la multitude de déités de ce courant bouddhiste on trouve des mandalas extrêmement complexes qui demandent une grande force de concentration pour pouvoir être maintenus dans le champ mental, sans distractions. Toutefois, ce genre de pratique demande un engagement particulier qui dépasse le cadre purement thérapeutique auquel on veut associer la pratique méditative. Il existe plusieurs méthodes pour obtenir le calme mental, pour apaiser les tensions psychiques, qui peuvent être pratiquées par tous sans adhésion à une forme de spiritualité. J’ai commencé d’ailleurs par signaler l’attention sur un objet externe ou interne, mais il en est un que nous avons tous en nous et avec nous, sans lequel nous ne pourrions vivre, il s’agit de notre respiration. La méditation par l’attention sur le mouvement du souffle est très prisée, et souvent enseignée, car elle est simple et immédiate, elle ne demande aucune adhésion mythologique ou religieuse. Il ne s’agit pas d’un contrôle de la respiration, mais tout simplement de laisser aller le mouvement naturel d’inspir et d’expir en y portant toute notre attention : on n’intervient pas dans ce mouvement naturel, on l’accompagne simplement sans diverger sur des pensées parasitaires. Quelle que soit la méthode choisie, celle qui convient le mieux au pratiquant à un moment de sa vie, toutes ont le même objectif prendre de la distance par rapport aux pensées et aux émotions afin de les relativiser et ainsi permettre de diminuer et de dissoudre les diverses formes de stress. De ce fait on comprend que des praticiens de plus en plus nombreux préconisent l’usage de ces formes de méditation comme adjuvant aux traitements purement cliniques.

Mais le sens plus profond de cet effet thérapeutique est d’ordre ontologique, c’est à dire qu’il vise plus loin qu’un bienfait psychologique. L’objectif est de transformer sa personnalité, déraciner les formes d’attachements qui nous lient au monde et nous causent de la souffrance. Je qualifie cette thérapie d’ontologique car le pratiquant a un objectif existentiel, sortir de l’enchaînement des causes et effets qui créent toutes nos difficultés, autrement dit obtenir la paix de l’esprit. Dans cette perspective la pratique méditative s’inscrit le plus souvent dans le contexte d’une forme spirituelle. Les méthodes utilisées pour cela réfèrent alors à un élément religieux ou mythologique. D’une forme de méditation, que dans le numéro du 19 mai 2016 de la revue Le Point on qualifie de laïque, on passe à une forme marquée par l’adhésion à une tradition religieuse. Dans ce contexte, la méditation ne va pas sans des préliminaires religieux tels que prières, dédicaces, vœux, adressés à une divinité. Ensuite les méthodes utilisées peuvent bien être celles qui viennent d’être évoquées mais il en existe alors d’un autre ordre notamment celles basées sur la récitation de ce que les indiens appellent un mantra ; il s’agit en général d’un nom divin ou d’une formule, par conséquent liés à une forme spirituelle particulière, que le pratiquant répète sans réfléchir jusqu’à ce que cette répétition devienne indépendante de sa propre volonté. Dans ce type de pratique on trouve justement ce que les indiens, les tibétains, les japonais (notamment ceux de l’école bouddhiste japonaise dite ”de la Terre Pure”) désignent par le mot mantra, mais on retrouve cette pratique aussi bien dans les religions monothéistes sous la forme du dhikr (litt. : souvenir de Dieu) dans le Soufisme ou bien la ”prière du cœur” (l’hésychiasme dont il a été question ci-dessus) chez les chrétiens orthodoxes, russes ou grecs. Une pratique analogue doit très probablement se retrouver aussi chez les kabbalistes juifs.

calme-Ressources-PluriellesRetrouver sa nature première

Il existe cependant une autre dimension de la pratique méditative, en sanskrit elle est dénommée vipashyana et lhaktong en tibétain. Une autre dimension parce qu’il s’agit toujours de la même pratique méditative mais orientée cette fois-ci vers l’introspection de notre nature propre. D’ailleurs les deux termes, sanskrit et tibétain, que je citais sont traduits en français par l’expression ”vision pénétrante”. Il ne s’agit plus de réguler l’activité mentale, il ne s’agit même plus de transformer notre personnalité mais de la dépasser ; il s’agit d’atteindre des couches profonde de la conscience, une zone que la psychologie occidentale a en grande partie rayé de son vocabulaire, prisonnière qu’elle est de la dualité corps/âme. L’âme, le domaine du psychisme n’est pas transformé, il n’est pas non plus délaissé, l’âme est traversée et pénétrée dans ses tréfonds comme le ferait un rayonnement X ultra-pénétrant. Un rayon qui traverse le psychisme sans y toucher, en le laissant tel qu’il est parce qu’il s’agit en fait d’atteindre une dimension qui dépasse ce psychisme parce qu’elle en est le fondement. Cette vision de la méditation implique donc, même si ce n’est pas dit explicitement, cette troisième dimension dans la constitution de l’être humain, celle que les théologiens médiévaux appelaient l’esprit ou, en latin, l’intellectus qui ne signifie pas la raison mais une capacité d’intuition transcendante, celle qui prélude aux grandes découvertes,  la zone d’où jaillit l’inspiration,  celle de la création artistique ou scientifique ou encore celle des prophètes, des fondateurs des grandes religions. Mais alors la question qui se pose est celle de la nature de ce que j’ai appelé troisième dimension de l’être, de quoi s’agit-il réellement ? Platon la décrivait comme le monde des archétypes. Formule reprise de nos jours par le psychologue Carl Jung, même si l’on ne peut pas biunivoquement identifier les archétypes de Jung et les idées platoniciennes. Nous n’entrerons pas ici dans ce genre d’étude comparative car ce monde d’archétypes, qu’il soit celui de Platon ou celui de Jung, n’est pas synonyme d’une réalité inaccessible, un arrière-monde idéal, il s’agit en fait de notre nature propre, celle que nous expérimentons sans le savoir par le simple fait d’exister. Qu’est-ce que le réel ? Celui que nous décrivent les sciences ? Les théories scientifiques, quelle que soit leur puissance de prédiction et les applications technologiques sur lesquelles elles débouchent, ne conduisent de toute façon qu’à une vision du réel relative à la conception actuelle que nous en avons. Mais quelle que soit la description donnée par les sciences physique, biologique ou par les mythologies religieuses, il n’en reste pas moins qu’à leur base il y a le sujet pensant qui formule ces divers modes de représentations. Quelle que soit leur validité dans leur domaine respectif il n’en reste pas moins que ces représentations laissent inexploré ce qui les fonde, le « réel voilé » selon l’expression du physicien Bernard d’Espagnat ; ce réel fondamental que chacun de nous peut expérimenter en chaque instant de sa vie : le fait d’être conscient, cette certitude d’exister qu’aucun mot ou concept ne permet de définir, cette certitude d’être plutôt que de ne pas être. Ce en quoi consiste la ”vision pénétrante” est en définitive un retour sur nous-même. Notre comportement vital est habituellement centré sur les aspects relatifs et éphémères du réel, le monde dans lequel nous vivons avec ses expériences quotidiennes. La pratique méditative a alors pour but d’apprendre à déplacer notre ”centre de gravité” existentiel pour le fixer sur notre sens d’exister,  le sens d’être conscient car même l’aveu « je ne suis rien » est la preuve que nous sommes quelque chose plutôt que rien. Pour opérer ce déplacement de notre ”centre de gravité” les diverses écoles ont prôné des méthodes très semblables dans la mesure où l’on pourrait presque dire que la seule chose à faire est …. de ne rien faire, c’est à dire rester tels que nous sommes sans s’identifier au tourbillon des affects, des sentiments, des pulsions, des réflexions. Attention, il  ne s’agit surtout pas de censurer toute pensée ou toute émotion pour se retirer dans une sorte de vide mental que l’on aurait fabriqué par la force de notre volonté. En fait l’objectif est de réaliser qu’au travers de nos actions, de nos décisions, de nos situations vécues, toutes variables et éphémères, il y a nous-même, de façon permanente et invariable, celui qui a vécu tous ces moments constituant notre vie, comme le fil qui traverse et supporte toutes les perles d’un collier. En quelque sorte, l’essentiel est de centrer notre attention sur le fil plutôt que de se laisser obnubiler par les ”perles”,  sans pour autant les ignorer.  Plutôt qu’une méthode de méditation il s’agit en fait d’une vision du monde ou encore de notre situation dans le monde.

Au XXe siècle, un des plus grands maîtres de cette voie fut l’indien Ramana Maharshi (disparu en 1954). La seule chose qu’il enseignait était de se poser la question « qui suis-je ? » en toute circonstance de notre vie. Bien entendu, il a d’ailleurs insisté là-dessus, il ne préconisait pas de répéter mentalement « qui suis-je …. qui suis-je … qui suis-je » mais plutôt de prendre conscience d’où émergent nos pensées,  nos actions,  nos volitions.  Les maîtres de l’école de Bouddhisme chinoise, le Ch’an (devenu Zen au Japon), procédaient d’une autre manière pour éveiller leurs disciples à cette réalité fondamentale. Leur méthode consistait à poser des énigmes insolubles pour notre logique duale, celle du vrai et du faux, du bien et du mal, du beau et du laid. L’objectif était de déstabiliser l’interlocuteur en le plaçant dans une situation rationnellement insoluble, le forçant ainsi à la surmonter en passant sur un autre plan de conscience. C’est ainsi que maître Shou-Shan ( 926-993) leva sa canne de bambou et s’adressa ainsi  à ses disciples :  « Si  vous appelez ceci canne de bambou, vous la fixez. Si vous ne l’appelez pas canne de bambou, vous allez à l’encontre d’un fait. Dites moi : comment l’appelez-vous ? » Cela peut paraître quelque peu absurde, mais parce que l’absurdité se situe sur le plan de notre logique elle nous oblige à trouver une solution hors de celle-ci ; non plus une solution dialectique, puisqu’il n’y en a pas sur ce plan, mais dans une prise de conscience vécue dépassant toutes les dichotomies. Bien entendu, la récitation de mantra ou les visualisations, toute sorte de méthodes évoquées précédemment peuvent également servir de support pour l’éveil  à notre nature fondamentale.  La condition nécessaire, et suffisante, est de ne pas se les accaparer pour y rechercher un bénéfice personnel, même d’ordre spirituel. En fait, entre la voie de transformation personnelle et celle du retour à la nature fondamentale la différence ne tient pas dans les méthodes à utiliser mais plutôt à l’esprit dans lequel on les pratique.

On peut également mentionner que cette idée de retour au fondement de l’être n’est pas étrangère à la philosophie occidentale contemporaine. Pour le philosophe autrichien Husserl (8 avril 1859 – 26 avril 1938) l’essentiel est de réaliser comment la connaissance est possible et, de ce fait, la philosophie devait se constituer comme une science rigoureuse capable de fonder toutes les sciences, c’est à dire la connaissance du monde. Pour cela il préconise ce qu’il appelle la réduction phénoménologique ou réduction transcendantale. Dans cette réduction, je ne regarde plus seulement les objets, mais l’acte par lequel j’atteins ces objets : monde et conscience ne sont plus opposés mais s’inscrivent dans un champ unique. Pour cela, il est nécessaire de ne plus se considérer comme installé dans le monde, mais plutôt tourner son regard sur soi-même, afin de ne plus considérer le monde comme extérieur à la conscience ; le monde est un pur phénomène apparaissant dans le champ de la conscience. Selon les tenants de ce courant philosophique la réduction phénoménologique dégage du moi psychologique, celui de notre conscience ordinaire faite d’émotions et de pensées, pour réaliser le moi transcendantal qui est un fondement absolu. Pourquoi occupe-t-il cette place, parce qu’il est le principe de toute expérience et parce qu’il est lui-même non fondé. En définitive, ce moi transcendantal corresponds parfaitement à ce que les maîtres du Védanta indien appellent le Soi ou l’Atman et que les bouddhistes appellent la nature de Bouddha. Est-ce pour autant que Husserl, et ses successeurs, ont vu le lien de cette réduction phénoménologique avec la possibilité d’une pratique méditative, rien n’est moins sûr même si ce que les philosophes phénoménologistes proposaient va tout à fait dans cette direction.

Le but ultime de la méditation : ne plus méditer

Cela nous mène au but de la méditation qu’il ne faut pas envisager comme le moyen d’acquérir quelque chose de plus, ou de mieux, que ce que nous sommes réellement. Plus exactement le but de la méditation est de nous libérer de nos afflictions, de nos charges émotionnelles, de nos travers qui voilent notre véritable personnalité, ce que nous sommes réellement. Pratiquer la méditation est une démarche qui ressemble à celle des personnages du roman de Tolkien Le Seigneur des Anneaux dans lequel l’objectif de la quête n’est pas une obtention mais une perte, celle d’un anneau symbolisant notre volonté de puissance, nos désirs exhorbitants, enfin tout ce qui nous empêche de vivre sainement et en harmonie avec le monde qui nous entoure. Le but, c’est de le perdre. Le but ultime de la méditation : ne plus avoir besoin de méditer.

par Pierre Basso