Petit traité de l’abandon : Alexandre Jollien

Apprendre à ne plus refuser le réel

A cause d’un étranglement par cordon ombilical à sa naissance, Alexandre Jollien est atteint d’un grave handicap cérébral-moteur. Il a séjourné plus de dix-sept ans dans une institution spécialisée et a suivi des études commerciales. Il découvre la philosophie par hasard en entrant dans une librairie, cette découverte le passionne, il entreprend alors des études dans ce domaine.

Tout a commencé à l’institut pour personnes handicapées où j’ai été placé dès l’âge de trois ans. Je suis né avec une infirmité motrice cérébrale. Je le dis tout de suite, afin d’évacuer cette question d’emblée et de passer à autre chose. Une des grandes blessures de ma vie, c’est d’être réduit, fixé à cette image qui me colle à la peau.

Car, dès que l’on me voit, vient le mot « handicapé ». Ce parcours, cette contingence, cette infirmité m’ont donc fait vivre dix-sept ans dans une institution pour personnes handicapées. Malgré la douleur abyssale d’être éloigné de mes parents, le constat et l’émerveillement me gagnaient : je voyais chez des êtres entièrement paralysés une joie pleine et entière. J’ai tout de suite désiré cette joie. C’était désormais le but de ma vie : conquérir la joie inconditionnelle. Une phrase de Spinoza illustre la quête de mon existence : « Bien faire et se tenir en joie. »

Aujourd’hui, quand je regarde ma bibliothèque pleine à craquer, je m’aperçois que la spiritualité, à mes yeux, procède plus du dépouillement que de l’accumulation. Ce qui m’a plu chez les Grecs, c’est la notion de progredientes. Les philosophes se percevaient comme des « progressants », des individus qui faisaient un pas après l’autre vers la sagesse. Or, selon moi, cette sagesse est déjà là, au fond du fond. Elle me précède au coeur de mon coeur. Les bouddhistes disent que nous sommes tous la nature de Bouddha, et cette idée me plaît. Il ne s’agit pas de construire un personnage, ni de chercher la joie, la sérénité ailleurs, mais de plonger en soi, de rejoindre le fond du fond pour y recueillir la joie, la paix et le souverain bien. Nous sommes tous la nature de Bouddha. Même la fille qui se moque de moi dans le bus, même le plus blessé des hommes est la nature de Bouddha. Cette intuition chère aux bouddhistes me convertit jour après jour.

L’étape majeure de ma vie aujourd’hui, c’est apprendre l’abandon. L’abandon n’est pas du tout la résignation. C’est même le contraire. Plus on s’abandonne à l’instant présent, plus on est dans l’action et l’on répond adéquatement aux circonstances de l’existence. Je m’aperçois que je ne dois plus lutter contre l’existence, ni vouloir devenir quelqu’un. Juste être là, sans amertume ni aigreur, et être puissamment actif.

Dans la spiritualité, je crois qu’il n’y a pas de voie toute tracée, encore moins de mode d’emploi. Il y a juste une ascèse quotidienne, c’est-à-dire des exercices que l’on pratique pour se libérer de soi, des images que l’on a de soi, des jugements dans lesquels on enferme la réalité. Au seuil de ces pensées, j’aimerais rappeler une formule de Nietzsche tirée du Gai Savoir : « N’aie cure que d’être fidèle qu’à toi-même et tu m’auras suivi2. »

L’Abandon

Quand, à l’institut, on me conseillait de « m’abandonner », j’y voyais une forme de maltraitance. Beaucoup d’éducateurs me disaient : « Il faut accepter la vie ! », « Il faut lâcher prise ! » De nos jours, il existe beaucoup de livres sur le lâcher-prise, sur l’acceptation. Cela me paraît presque trop exigeant. À l’institut, en tout cas, je considérais maltraitant de nous mettre de nouvelles exigences sur les épaules quand la vie nous en imposait déjà bien assez.

Aujourd’hui, je me propose de tout lâcher, vraiment tout, comme dans les toilettes lorsqu’il faut tirer deux fois la chasse par moments. Il faut même lâcher le lâcher-prise. « Pharmacopée » vient du mot grec pharmakon qui désigne le remède. Ces pensées sont de petites pharmacopées. Et pour tisser la métaphore médicale, on peut s’approcher de l’abandon à doses homéopathiques, à tout petits pas. Il ne s’agit pas de vouloir être quelqu’un d’autre. Un koan zen dit : « Que peut faire un renard pour ne pas être un renard ? » Souvent, je pense à cette question. « Qu’est-ce que je peux faire pour être quelqu’un d’autre que celui que je suis actuellement ? » Rien. Alexandre ne peut pas faire quelque chose pour ne pas être Alexandre. Du matin au soir, j’essaie de devenir quelqu’un d’autre en prenant le risque de me nier moi-même.

Un livre m’a beaucoup aidé à me rapprocher de l’abandon. Car l’abandon, ce n’est pas un gros « machin » inatteignable. Quand je regarde mes trois enfants, ils sont l’abandon, ils sont déjà totalement ancrés dans la vie. Quand ils sont joyeux, ils sont joyeux ; quand ils sont tristes, ils sont tristes ; quand ils jouent, ils jouent. Un maître zen, Yunmen, disait : « Quand tu es assis, sois assis ; quand tu es debout, sois debout ; quand tu marches, marche. Et surtout n’hésite pas ».

Je pense que la souffrance, la tristesse ont leur place en nous. Elles durent peut-être précisément parce que l’on n’ose pas les vivre à fond. Ce qui me frappe en observant les enfants, c’est que lorsqu’ils pleurent, ils pleurent à fond, et leur tristesse s’en va. Peut-être qu’il y a des blessures d’enfance qui n’ont pas pu être vécues à fond, et qui pour cette raison demeurent.

Mais revenons au livre qui m’a rapproché de l’abandon. Il s’agit d’un livre attribué au Bouddha, intitulé Soûtra du Diamant ; en sanskrit, c’est le Vajracchedikâ-prajñâpâramitâ Sûtra. Je ne saurais même pas répéter ce titre deux fois ! Une formule revient souvent dans ce texte. Je vais la lire dans sa première occurrence, au chapitre VIII.

Le Bouddha dit : « De ces réalités du Bouddha qu’on appelle réalités du Bouddha, le thatagata a dit qu’elles ne sont pas des réalités du Bouddha et c’est bien pourquoi on les appelle réalités du Bouddha. » Cette phrase peut prêter à rire ou paraître bizarre. Moi, elle m’a vraiment aidé. C’est même elle qui m’aide le plus à accepter, ou plutôt à accueillir mon handicap – parce qu’il n’y a rien à accepter. Accepter, implique un moi qui accepte. Or le moi n’a rien à faire dans l’histoire.

J’ai compris un jour que le moi est programmé pour refuser. Il s’agit donc davantage de « laisser être » que d’accepter. Accepter, c’est encore du travail pour le moi. « Il faut accepter » : cet impératif lui demande du travail. La phrase du Soûtra du Diamant que je citais revient sans cesse dans les paroles du Bouddha, et pourrait être résumée ainsi : « Le Bouddha n’est pas le Bouddha, c’est pourquoi je l’appelle le Bouddha. »

C’est un exercice de non- fixation. Je n’ai pas perçu la radicalité de cette phrase avant de l’avoir appliquée à ce qui m’est le plus cher dans la vie : « Ma femme n’est pas ma femme, c’est pourquoi je l’appelle ma femme. » Ma femme n’est effectivement pas ce que je crois qu’elle est. Si je dis : « Ma femme, c’est ça », je la fige, je l’enferme dans des étiquettes, et je la tue, pour ainsi dire. « Ma femme n’est pas ma femme, c’est pourquoi je l’appelle ma femme » : c’est seulement à partir du moment où je sais que les étiquettes enferment les choses et les gens – et que cela les tue –, que je peux en faire usage. C’est seulement quand je sais que les mots ne sont que des étiquettes que je peux appeler un chat un chat.

Très concrètement, quand je suis dans un bus et que l’on se fiche de moi, je me dis : « Le handicap n’est pas le handicap, c’est pourquoi je l’appelle le handicap. » Le handicap n’est pas la saloperie que je crois qu’il est certains jours. Le handicap n’est pas la bénédiction que je crois avoir reçue quand tout va bien. La formule du Soûtra du Diamant appelle donc à ne pas figer les choses, à ne pas les fixer, sans pour autant les nier. C’est cela, la non-fixation.

« La souffrance n’est pas la souffrance, c’est pourquoi je l’appelle la souffrance. » Il s’agit, si l’on suit la formule, de ne pas nier la souffrance, car il n’y a rien de pire que de dire à ceux qui souffrent : « Il ne faut pas souffrir ! » Il s’agit aussi de ne pas en faire des tonnes en se réduisant à la souffrance.

La phrase du Soûtra du Diamant m’invite à ne pas me fixer dans quoi que ce soit. Je peux être un mari maladroit certains jours, je ne me fixe pas dans cette étiquette. J’avance. Je peux être amer certains jours, je ne me fixe pas dans l’amertume. « Alexandre n’est pas Alexandre, c’est pourquoi je l’appelle Alexandre » : je ne me fixe jamais dans ce que je suis ; j’avance. Dans la Genèse, ce qui caractérise à mon sens la chute, le fameux « péché », ce n’est pas tant quelque chose de moralement répréhensible, mais le fait

qu’Adam et Ève, après avoir mangé le fruit défendu, voient qu’ils sont nus. C’est la fameuse phrase : « Ils connurent qu’ils étaient nus » (Gn 3,7). Autrement dit, la maladie de nos deux lascars, c’est le nombrilisme. Adam et Ève ne sont pas nés d’une femme et d’un homme, et donc, ils n’ont pas de nombril. Mais il me plaît de voir dans l’histoire de la Genèse une invitation à ne pas se regarder le nombril, à ne pas se fixer dans quoi que ce soit d’exclusif à nous. Certains jours, je suis vraiment le roi des imbéciles. Mais… le roi des imbéciles n’est pas le roi des imbéciles, c’est pourquoi je l’appelle le roi des imbéciles. Là encore, je ne me fixe pas dans cette image de moi,la vie continue… et l’imbécile poursuit son chemin.

Extraits du « Petit Traité de l’Abandon » – Alexandre Jollien publié par les Editions du Seuil