Les racines de nos relations amoureuses

 

L’influence de l’interaction avec nos parents

Vous vous disputez sans cesse avec votre conjoint et avez l’impression de reproduire le schéma parental ? Le suivi de centaines de personnes tout au long de leur vie révèle que notre enfance influe bien sur nos relations amoureuses… mais aussi qu’il est possible de quitter une trajectoire défavorable.

Par Nicolas Favez, professeur de psychologie clinique du couple et de la famille.

« Mes parents étaient froids et distants avec moi, du coup aujourd’hui j’ai du mal à exprimer mes émotions dans mon couple. »… « Je me dispute sans arrêt avec mon conjoint, j’ai l’impression de revoir ma mère et mon père »…

De telles affirmations sont monnaie courante dans les cabinets des psycho­thérapeutes, qui entendent souvent leurs patients rendre leur enfance responsable de leurs difficul­tés dans la sphère amoureuse. Mais à quel point ont-ils raison ? Notre passé lointain détermine-t-il vraiment notre comportement en couple ?

Nombre de psychologues estiment en tout cas qu’il l’influence fortement. Ils invoquent notam­ment le fait qu’adultes et enfants ont des « sys­tèmes d’attachement » similaires. Ce terme décrit notre besoin d’être « protégés » émotionnellement (choyés, aimés, câlinés). Les psychologues ont longtemps pensé que ce besoin disparaissait à l’âge adulte, mais ils admettent aujourd’hui que ce n’est pas le cas et qu’il constitue l’une des prin­cipales motivations pour se mettre en couple – avec bien sûr l’attirance sexuelle.        

Les besoins en matière d’attachement sont toutefois très variables. En 1987, Cindy Hazan et Phillip Shaver, de l’université de Denver, aux États-Unis, ont établi une classification, maintes fois confirmée depuis. Ils ont distingué deux styles principaux d’attachement : sécure et insé- cure. Environ 60 % des adultes sont ainsi dotés d’un attachement sécure ; ils vivent en général bien leur relation, avec une certaine confiance en leur partenaire. L’attachement insécure, en revanche, se caractérise par une forme de méfiance envers les autres et une difficulté à s’engager sur le long terme. Parmi les insécures, on distingue les évitants, les anxieux et les désor­ganisés (ou effrayés). Près de 20 % des adultes ont ainsi un attachement insécure-évitant : ils esquivent les relations proches, en particulier amoureuses, qu’ils décrivent comme peu grati­fiantes, destinées à durer peu de temps et souvent dépourvues de confiance mutuelle. Pour eux, leurs partenaires potentiels sont fondamentale­ment peu fiables. En même temps, ils souffrent du fait de ne pas pouvoir compter sur les autres.

«JE NE MÉRITE PAS D’ÊTRE AIMÉ»

Les insécures-anxieux (environ 10 % des gens) font plutôt une description inverse : l’amour absolu existe, mais ils s’en jugent indignes et pensent donc qu’il est difficile à trouver, et sur­tout à garder. Ils craignent constamment de perdre l’autre et cherchent sans cesse à s’assurer qu’il est toujours amoureux. Paradoxalement, ces comportements deviennent lassants pour le partenaire et risquent de provoquer la séparation que la personne anxieuse voulait à tout prix évi­ter. Enfin, quelque 15 % des adultes ont un atta­chement insécure-désorganisé : ils alternent entre les modes évitant et anxieux, ce qui les amène à rechercher en permanence le contact des autres et à le rejeter dès qu’ils l’ont obtenu. Notons que la répartition au sein de la catégorie insécure varie selon les études, qui trouvent par­fois un attachement désorganisé bien plus rare ; les chiffres donnés ici sont issus de travaux publiés en 1991 par Kim Bartholomew, de l’uni­versité Simon Fraser, et Léonard Horowitz, de l’université Stanford, aux États-Unis.

Le style d’attachement a une influence notable sur la vie sexuelle. Un attachement sécure conduit ainsi à une sexualité vécue comme plus satisfaisante, avec un désir plus élevé doublé de rapports plus fréquents et empreints d’un certain partage émotionnel. Les personnes qui ont un attachement insécure-anxieux, quant à elles, uti­lisent le sexe pour être proches de leur parte­naire, même quand elles ne ressentent pas une énorme attraction physique pour lui. À l’inverse, les personnes évitantes privilégient une sexualité dépourvue d’affects, voire s’abstiennent presque totalement pour ne pas avoir à être en contact avec leur partenaire.

En pratique, le style d’attachement n’est pas binaire : nous avons tous une tendance plus ou moins marquée à un attachement sécure ou insé- cure, ce qu’on quantifie par des échelles de mesure. Le questionnaire le plus utilisé, nommé « The Experiences in Close Relationships » (litté­ralement « Les expériences en matière de rela­tions proches »), comporte des affirmations du type « Je suis souvent inquiet à l’idée que mon partenaire ne veuille pas rester avec moi » ou « Il est facile pour moi de compter sur mes parte­naires amoureux ». Il faut alors exprimer son degré d’accord sur une échelle de 1 à 7. On peut ensuite calculer une note globale indiquant à quel point l’on est sécure, mais on tend de plus en plus à dresser à la place un « profil dimensionnel », avec un score pour chaque tendance (sécure, insécure-évitant, anxieux, désorganisé).

 

DES STYLES D’ATTACHEMENT SIMILAIRES À CEUX DES ADULTES DÈS L’ÂGE DE 2 ANS

Les variations s’expliquent en partie par des différences génétiques, notamment car notre équipement neurophysiologique de base rend la régulation des émotions plus ou moins facile. Mais nombre de psychologues pointent aussi une influence de l’enfance. Historiquement, c’est

même chez les enfants que les grands types d’at­tachement ont été proposés – par le pédopsy­chiatre John Bowlby en 1969 – et les travaux sur les adultes s’en sont inspirés.

Dès l’âge de 1 à 2 ans, des différences appa­raissent en effet dans la façon d’être avec les autres. En 1978, les psychologues américains Mary Ainsworth, Mary Blehar, Everett Waters et Sally Wall l’ont illustré par une expérience de laboratoire restée célèbre. Le principe consiste à séparer brièvement de tout jeunes enfants de leur mère et à observer leur réaction. Certains restent relativement stoïques et, quand leur mère revient, ils manifestent leur contentement en s’approchant d’elle et en échangeant des câlins ; dès qu’ils sont rassérénés, ils se livrent à d’autres activités, comme recommencer à jouer. D’autres, en revanche, sont manifeste­ment en détresse au départ de la mère et ne sont pas rassurés par son retour. Une partie d’entre eux ne s’approchent plus d’elle, voire s’en détournent et font comme si de rien n’était. Les autres vont vers elle, mais au lieu de se calmer, semblent encore plus perturbés par le fait de se retrouver dans ses bras, signe d’une anxiété qui ne disparaît pas.

Les chercheurs ont ainsi constaté qu’une partie des enfants ont confiance dans leurs relations, ce qui leur procure un bon équilibre entre leurs besoins de protection et d’exploration, tandis que d’autres ont une tendance à l’évitement et à l’an­xiété. Autrement dit, on voit apparaître très tôt des styles d’attachement sécure, insécure-évitant et insécure-anxieux.

 

L’INFLUENCE DES PARENTS

Comment se mettent-ils en place ? Les recherches ont identifié une grande influence de l’entourage, en particulier des parents. L’enfant adapte en effet très vite son comportement à ce qu’il attend de son environnement. Si son entou­rage réagit de façon fiable et adaptée à ses besoins, il prend confiance en lui et envers les autres. Autrement dit, il développe un attache­ment sécure.

À l’inverse, deux types de comportements parentaux risquent de faire naître un sentiment d’insécurité chez lui. Quand les parents se montrent en permanence froids, peu soucieux de ses besoins émotionnels, voire le rejettent carrément, l’enfant anticipe le rejet et s’éloigne de lui-même plutôt que de subir à nouveau cette expérience désagréable ; il développe ainsi un attachement insécure-évitant. Le second com­portement problématique consiste à manquer de constance et à se montrer instable émotionnellement, ce qui conduit quelquefois à répondre aux besoins de l’enfant, mais pas toujours et jamais de façon prévisible. Ces parents tendent à faire passer leurs propres besoins avant ceux de l’enfant : tantôt ils le pro­tègent dans des circonstances où il n’est pas effrayé, car eux-mêmes le sont (les comporte­ments dits de surprotection), tantôt ils ne réa­gissent pas quand il a peur car eux-mêmes n’ont aucune inquiétude. Dès lors, si l’enfant pense avoir une chance d’être réconforté mais que celle-ci est très incertaine, il va « s’accrocher » et amplifier sa détresse pour « forcer » une réac­tion positive du parent ; c’est l’attachement insécure-anxieux. L’attachement insécure- effrayé est quant à lui souvent la conséquence de traumatismes ou de violences.

 

DES SCHÉMAS COGNITIFS QUI SE CRISTALLISENT

Dès l’âge de 2 ans, l’enfant s’est donc forgé un modèle de ce que sont les interactions avec les autres, à partir de ses relations avec son entourage proche. Il a ainsi stocké dans sa mémoire à long terme des schémas cognitifs, largement inconscients, qui traitent automati­quement l’information. Ces schémas vont guider son comportement envers les autres et sa com­préhension des événements sociaux, avec une tendance autovalidante : si l’enfant s’attend à ce que les autres soient froids et rejetants, il remarque sélectivement les moments où ils ne lui prêtent pas attention, ce qui renforce le schéma. Bien connu des psychologues, ce biais cognitif est qualifié de biais de confirmation. L’enfant adopte en outre un comportement conforme à son schéma, comme aller peu vers les autres, puisqu’il les considère comme peu fiables. En conséquence, sa conception des rela­tions tend à se cristalliser.

De nombreuses questions restent en suspens quant aux paramètres qui influencent cette conception. Alors que John Bowlby supposait que seules les interactions avec la mère comptent, la réalité semble bien plus complexe. De mul­tiples études ont montré que les schémas d’atta­chement sont parfois différents avec la mère et le père, c’est-à-dire sécure avec l’un(e) et insé- cure avec l’autre. L’enfant généralise-t-il alors seulement un de ces deux modèles à l’ensemble de ses relations ? Élabore-t-il un « superschéma », avec des attentes différentes envers les uns et les autres ? Et dans ce dernier cas, intègre-t-il d’autres relations proches – frères et sœurs, cou­sins, amis, nounous, tuteurs (s’il est orphe­lin) … – dans ce superschéma ? Ces points restent à trancher.

En outre, les psychologues sont loin d’être tous d’accord sur l’étendue de l’influence qu’ont les expériences précoces sur la vie amoureuse adulte. À quel point notre attitude envers les autres peut-elle évoluer ? Certains facteurs de résilience permettent-ils de quitter une trajec­toire défavorable pour aboutir à une vie rela­tionnelle adulte satisfaisante ?

 

QUAND LES ADULTES REFONT L’HISTOIRE

De nombreuses recherches se sont penchées sur la question. Les premières ont été rétrospec­tives, c’est-à-dire qu’elles ont reconstitué des parcours de vie à partir de récits adultes. Elles renseignent toutefois plus sur le sens que les personnes donnent à leur passé que sur ce qu’il s’est réellement produit : l’on sait maintenant que les autobiographies contiennent des souve­nirs reconstruits, que nous pensons avoir vécu certains événements qui nous ont en fait été racontés pendant notre enfance, et qu’il arrive d’avoir de faux souvenirs d’événements trauma­tiques. Le problème d’une approche rétrospec­tive est donc qu’il est difficile de connaître la direction de l’influence : est-ce une enfance malheureuse qui a entraîné une vie adulte peu satisfaisante, ou est-ce une vie adulte difficile qui fait revoir de façon négative des éléments de l’enfance ?

C’est notamment le défaut des études sur les conséquences à long terme d’un divorce des parents, presque toutes rétrospectives. Nombre d’entre elles concluent que les enfants de divor­cés ont des opinions négatives sur le mariage et des problèmes d’intimité : ils peinent à apprécier les contacts physiques, qu’il s’agisse d’actes sexuels ou de simples câlins, mais aussi à entre­tenir une certaine complicité émotionnelle. Les chercheurs supposent que le conflit entre les parents rendrait ces derniers moins attentifs à leur enfant, ce qui augmenterait le risque d’atta­chement insécure chez lui ; plus tard, il aurait alors des difficultés à développer des relations stables et gratifiantes. Toutefois, cette explica­tion reste spéculative et l’amplitude des effets observés est très variable selon les études. En conséquence, les controverses font rage. Les impacts psychologiques sur l’enfant dépendent probablement des conditions de la séparation (les parents ont-ils continué de se parler après le divorce ? L’enfant avait-il perçu des signes avant-coureurs ?), mais le caractère rétrospectif des études rend difficile la reconstitution de ce qu’il s’est réellement passé.

Il fallait donc conduire des recherches pros­pectives, qui suivent des individus de leur petite enfance jusqu’à l’âge adulte. Plusieurs études de ce type, dites longitudinales, ont été menées. Les chercheurs ont ainsi suivi des centaines de sujets pendant une vingtaine d’années, voire une tren­taine. L’objectif de ces études était principale­ment de déterminer si le type d’attachement développé pendant l’enfance expliquait certains troubles pathologiques – un attachement insé- cure risquant par exemple de conduire à des addictions ou une dépression -, mais quelques- unes se sont aussi intéressées aux modèles d’atta­chement adulte et au comportement amoureux.

Globalement, ces études confirment que les expériences de l’enfance conditionnent le deve­nir de la vie affective, mais ne le déterminent pas totalement – leur poids est ainsi moindre que ce qu’on a longtemps cru. Quelque 30 à 60 % des gens gardent leur attachement sécure ou insé- cure toute leur vie. Les modifications se pro­duisent le plus souvent à l’adolescence et lors des changements d’environnement, comme l’emmé­nagement dans son premier appartement. Mais même en vieillissant, il y a encore des gens qui évoluent. Précisons que lorsque les participants devenaient adultes, c’était en général toujours le style d’attachement envers les parents (plus pré­cisément envers la mère) – et non envers les par­tenaires amoureux – qui était analysé par ces études. Le degré de ressemblance entre les deux est donc sujet à caution.

 

LES RELATIONS AVEC LES PARENTS, CLÉ D’UNE BONNE GESTION DES CONFLITS

Les chercheurs ont obtenu des conclusions plus fermes sur des composantes ciblées de la relation de couple. Ils ont ainsi interrogé les par­ticipants adultes sur leur vie amoureuse et les ont observés interagir avec leur partenaire dans des tâches standardisées (demander à un couple de discuter d’un sujet de désaccord pendant dix minutes, par exemple). Ils ont trouvé que l’atta­chement pendant l’enfance et le début de l’ado­lescence explique une partie des variables mesu­rées : c’est le cas de la capacité à négocier les conflits. Ainsi, les participants qui avaient un attachement sécure avec leurs parents par­viennent en général mieux à comprendre le point de vue de l’autre et à tolérer les désac­cords, sans se sentir menacés. En conséquence, ils se montrent moins hostiles envers leur par­tenaire lors des conflits. Cela ne signifie pas que cette compétence sociale est figée à jamais, mais juste que nos quinze premières années et nos relations avec nos parents pèsent significative­ment dans son élaboration.

D’autres facteurs mesurés sont susceptibles d’évoluer notablement tout au long de la vie. Il dépendent en partie de l’attachement précoce envers les parents, mais aussi des relations tis­sées pendant l’enfance et l’adolescence, voire plus tard. Des amitiés fortes, par exemple, peuvent corriger certaines difficultés issues d’un attachement insécure. C’est notamment le cas pour la « tonalité émotionnelle » des relations amoureuses, comme l’ont montré en 2007 Jeffrey Simpson et ses collègues de l’université du Minnesota.

Les chercheurs se sont fondés sur les don­nées d’une des études longitudinales les plus emblématiques, nommée « étude du Minnesota sur les risques et les adaptations depuis la nais­sance jusqu’à l’âge adulte », qui suit plusieurs centaines de participants depuis le milieu des années 1970. Ils ont soumis environ 80 d’entre eux, âgés de 20 à 23 ans et qui étaient en couple, à une batterie de questionnaires. Ils ont en par­ticulier évalué leur « index de tonalité émotion­nelle », calculé à partir de la fréquence et de l’intensité des émotions positives et négatives éprouvées dans la vie de couple. Or les calculs statistiques ont montré que la qualité des rela­tions amicales à 16 ans prédisait mieux cette tonalité émotionnelle que l’attachement pré­coce. Tous ces facteurs sont bien sûr interdépen­dants – de nombreux travaux ayant révélé qu’un enfant au style d’attachement sécure a plus de facilité à tisser des relations amicales stables et durables -, mais ce résultat est le signe que si l’on sait se forger des amitiés solides, un attache­ment précoce insécure risquera bien moins de nuire au vécu émotionnel amoureux.

Autre exemple de facteur qui dépend à la fois de l’attachement précoce et des relations nouées tout au long de la vie : la capacité à par­ler de sa relation de couple avec ouverture, recul et maturité. Bien sûr, la qualité globale de la relation actuelle et la personnalité du parte­naire influent aussi sur ces facteurs. Si vous êtes  en couple avec quelqu’un d’excessivement colé­rique et dont vous n’êtes plus amoureux, la tonalité émotionnelle et les communications s’en ressentiront ! Mais dans ces travaux, les chercheurs ont pris le soin d’effectuer diverses vérifications statistiques, afin de prendre en compte ces influences.

À l’âge adulte, la façon de vivre ses relations de couple continue souvent d’évoluer, notam­ment en fonction des diverses expériences amou­reuses. Est-ce à dire que toute trace de notre enfance finit par s’effacer ?

Deux types d’arguments tendent à prouver que non. Premièrement, le constat d’une cer­taine tendance à l’homogamie, c’est-à-dire que bon nombre de gens se mettent en couple avec des partenaires qui présentent des caractéris­tiques proches des leurs ; dans ce cas, le parte­naire ne sera pas une source d’expériences cor­rectives, mais plutôt de renforcement de ce qui ne va pas. Ainsi, une personne ayant été élevée dans l’évitement du conflit – on ne se dispute jamais – sera plutôt attirée par un partenaire qui a tendance à faire de même, ce qui risque d’ag­graver les difficultés du couple à affronter les désaccords. Les thérapeutes parlent de « proces­sus émotionnels de la famille nucléaire », qui se répètent d’une génération à l’autre.

 

DES TRACES DE L’ENFANCE JUSQUE DANS LA VIEILLESSE

Deuxièmement, une étude longitudinale publiée en 2016 par Robert Waldinger et Marc Schulz, respectivement de l’École médicale de Harvard et du Bryn Mawr College, a montré à quel point la trace d’une enfance heureuse peut persister tard dans la vie. Plusieurs séries suc­cessives d’entretiens ont fourni des données sur 81 hommes, d’abord pendant leur enfance, puis vers la cinquantaine et enfin après l’âge de 80 ans. Cette fois, les chercheurs ont bien ana­lysé l’attachement amoureux chez les adultes ; mais lorsque ceux-ci étaient enfants, les styles d’attachement précoces aujourd’hui acceptés n’ont pas pu être mesurés, puisque le suivi a démarré en 1938, soit trente ans avant que John Bowlby ne les propose ! L’étude a tout de même montré qu’en moyenne, plus l’environ­nement familial avait été « positif » pendant l’enfance – chaleureux, avec un bon soutien parental -, plus les sujets avaient un attache­ment sécure avec leur conjointe après l’âge de 80 ans. Une analyse complémentaire a en outre révélé que les octogénaires qui avaient le meil­leur type d’attachement étaient aussi ceux qui géraient le mieux leurs émotions à la cinquantaine. Cette capacité de régulation émotionnelle semble donc découler en partie d’interactions familiales satisfaisantes pendant l’enfance et favoriser l’épanouissement amou­reux jusqu’à un âge tardif.

Ainsi, les relations de couple sont le fruit de différentes variables (du passé et actuelles), for­cément reliées entre elles, mais dont les interac­tions sont encore mal comprises. Les personnes suivies dans les études longitudinales ont pour beaucoup gardé le même modèle d’attachement tout au long de leur vie, mais est-ce le signe qu’elles l’ont complètement internalisé et qu’il est devenu immuable, ou qu’elles ont évolué dans un environnement social et familial relati­vement stable (même quand les parents divor­çaient, les enfants restaient en général en contact avec eux) ?

Au bout du compte, la façon dont l’enfance influe sur les relations de couple dépend proba­blement du parcours et de la personnalité de chacun. Les thérapeutes de famille le savent bien : certains de leurs patients sont dans un état qu’ils qualifient de « morphostase rigide », c’est- à-dire que leurs schémas de pensée n’évoluent plus depuis longtemps ; chez ceux-là, souvent, les expériences vécues dans l’enfance se réper­cutent pour ainsi dire telles quelles dans la vie amoureuse adulte. Mais de nombreuses autres personnes connaissent un départ difficile et, plus tard, une vie affective harmonieuse. L’essentiel est de rester ouvert aux enseigne­ments de chaque nouvelle expérience, amicale ou amoureuse.

 

 

Source : Cerveau et Psycho  N° 93 – novembre 2017