Rêver ou les bienfaits de notre monde secret

Rêver serait-il une clé de la créativité ?

Grace à notre pouvoir de rêver, nous laissons notre esprit vagabonder un tiers de notre temps éveillé… Et ce n’est pas inutile ! Nous imaginons ainsi la solution à divers problèmes. « Rêvasser » serait-il une clé de la créativité ?

Toute petite, Rachel passait des heures à marcher en rond en agitant un bout de ficelle, élaborant mentale­ment des scénarios complexes pour ses émissions de télévision favorites, dont elle était généralement l’héroïne. Vers l’âge de huit ou neuf ans, se souvient-elle, son frère aîné lui aurait demandé d’arrêter, car les voisins l’observaient en train d’exécuter ses curieux manèges dans le jardin. Elle continua alors ses rêves éveillés dans sa chambre. Avec le temps, ses émissions de télévision favorites changèrent, mais pas le besoin de s’immerger dans son monde imaginaire.

À l’entendre évoquer ce passé, les rêves éveil­lés auraient pris, à certaines périodes de sa vie, le pas sur tout le reste. Dès qu’elle le pouvait, elle se réfugiait dans son monde fantastique. C’était sa première envie du matin et son occu­pation nocturne: quand elle se réveillait au beau milieu de la nuit, elle se faisait happer par une histoire et ne trouvait plus le sommeil.

À 17 ans, Rachel était épuisée par cette activité. Elle adorait ces rêves éveillés, mais elle n’avait plus d’énergie pour sa vie « réelle ». Si elle sortait parfois avec des amis, elle n’as­pirait qu’à rentrer à la maison pour « rêvas­ser». Inquiète pour sa santé mentale, elle consulta six thérapeutes. Aucun ne décela le moindre signe de pathologie. Un septième lui prescrivit un antidépresseur, en pure perte. Finalement, elle se tourna vers un autre médicament, prescrit pour les troubles obses­sionnels compulsifs. Peu à peu, elle parvint à contrôler ses rêveries.

Aujourd’hui âgée de 37 ans, Rachel est une avocate accomplie, qui fait encore appel, non sans inquiétude, à son monde secret. L’examen de personnes telles que Rachel aide les neuros­cientifiques et les psychologues à mieux com­prendre le rôle de l’imagination dans le fonc­tionnement de la conscience, et ce qui peut advenir lorsque ce processus s’emballe.

Des rêveurs hors normes

Pour beaucoup d’entre nous, les rêves éveillés représentent une sorte de lieu virtuel où nous imaginons l’avenir pour planifier des actions. Parfois, ils nous aident aussi à trouver des solutions créatives face à un problème concret. D’autres fois encore, ils nous rap­pellent certains de nos objectifs.

Mais pour les rêveurs hors du commun, l’attrait du monde fantasmatique frise l’ad­diction et occulte des aspects de la vie quoti­dienne, qu’ils soient sociaux ou profession­nels. Le monde imaginaire est alors un refuge : tel rêveur se voit dans la peau d’un person­nage grandiose, sauveur de l’humanité, ou d’un chanteur célèbre, et en tire un plaisir compulsif. Simultanément, la réalité est sou­vent l’objet, par contraste, de sentiments d’angoisse, voire de honte. De sorte que l’at­trait pour le rêve éveillé s’en trouve renforcé.

Nous passons en moyenne un tiers de notre temps éveillé à nous laisser dériver au fil de nos pensées, voire à échafauder des plans ima­ginaires. Il est bien rare que nous prenions conscience de l’importance de cette activité. Jérôme Singer, professeur émérite de psychologie à l’Université Yale, définit le rêve éveillé comme un détournement de l’attention « d’une tâche primaire physique ou mentale vers une séquence d’images ou d’actes men­taux privés ». Imaginer s’apparenterait à regar­der «ses propres vidéos mentales». Selon lui, il existerait deux types de rêves éveillés : les «positifs-constructifs», qui incluent les pen­sées optimistes et imaginatives, et les « dyspho­riques », comportant les scénarios d’échec et de conflit. Nous sommes tous confrontés à ces deux styles de rêves, à des degrés différents.

D’autres scientifiques distinguent l’esprit qui vagabonde de celui confronté à des fan­tasmes extravagants. Le psychologue Michael Kane, de l’Université de Caroline du Nord à Greensboro, considère comme un vagabon­dage mental toutes les pensées qui ne sont pas liées à la tâche en cours. Selon lui, cela concerne presque toutes nos idées, de la liste des ingrédients nécessaires à une recette au sauvetage de la planète envahie par des extra­terrestres. Le plus souvent, l’imagination s’inspire de sujets liés à notre vie quotidienne.

En 2009, Kane et sa collègue Jennifer McVay ont demandé à 72 étudiants de l’Uni­versité de Caroline du Nord de porter, pen­dant une semaine, un agenda électronique qui sonnait de façon aléatoire, huit fois par jour. À chaque sonnerie, les participants répondaient à un questionnaire pour expli­quer ce à quoi ils pensaient. Ainsi, pour envi­ron 30 % des sonneries, les étudiants imagi­naient des choses sans lien avec ce qu’ils étaient en train de faire. La proportion de rêves éveillés augmentait avec le niveau de stress, d’ennui ou de somnolence. Elle dimi­nuait quand les sujets exécutaient une tâche agréable, capable de mobiliser leur attention.

Fuir la réalité, et après?

L’imagination permet donc de s’évader d’une réalité éprouvante ou ennuyeuse. Mais le vaga­bondage des pensées revêt parfois une autre fonction, liée à l’innovation et à la créativité. En effet, quand nous n’arrivons pas à résoudre un problème, il est souvent utile de laisser flot­ter notre esprit: des idées sous-jacentes, en attente juste sous le seuil de la conscience, peuvent alors surgir et être exploitables. C’est ainsi que nous avons des illuminations.

Les bienfaits de notre monde secret ressources plurielles-02

Ainsi, Orhan Pamuk, écrivain turc récom­pensé par le prix Nobel de littérature en 2006, imaginait un autre monde où il se réfugiait enfant : « J’étais quelqu’un d’autre, ailleurs… Dans le salon de ma grand-mère, je me figu­rais que j’étais dans un sous-marin.» Albert Einstein s’imaginait courant le long d’une vague légère – un rêve éveillé qui l’aurait conduit à la théorie de la relativité restreinte.

Pourquoi l’imagination stimulerait-elle la créativité ? Peut-être en partie parce que le cerveau éveillé n’est jamais vraiment au repos. Selon le psychologue Eric Klinger de l’Uni­versité du Minnesota, la capacité à se laisser flotter dans un espace mental a joué un rôle, il y a bien longtemps, dans notre évolution : quand nous sommes focalisés sur une tâche, le vagabondage de la pensée peut ramener à la conscience d’autres tâches ou objectifs, de sorte que nous ne les oublions pas.

Mais pour que le vagabondage des pensées favorise la créativité, encore faut-il être capable de prêter attention à ses propres rêves éveillés. Cette capacité, Jonathan Schooler de l’Univer­sité de Californie à Santa Barbara, l’appelle «décrochage». Avec son collègue Jonathan Smallwood, ils ont demandé à 122 étudiants de l’Université de la Colombie-Britannique delire un conte pour enfants et d’appuyer sur un bouton à chaque fois qu’ils se surprenaient à «décrocher» de l’histoire. Régulièrement, les chercheurs interrompaient les étudiants qui lisaient et leur demandaient s’ils suivaient bien. Ils ont ainsi repéré les moments de décrochage conscients et ceux dont les lec­teurs n’avaient pas conscience.

Prendre conscience de nos rêves éveillés

« Si vous n’arrivez pas à résoudre un problème, laissez vagabonder votre esprit. Il est possible qu’une idée vous conduisant sur la bonne voie surgisse. »

Cette expérience a permis une découverte importante : les personnes se prenant elles- mêmes en flagrant délit de décrochage étaient plus créatives que celles qui ne s’en aperce­vaient pas. Comment l’expliquer? Créer sup­pose de s’écarter de la réalité, de multiplier les possibles. Les tests de créativité reposent sur ce principe. Par exemple, ils mesurent la capa­cité à proposer le plus grand nombre d’usages possibles d’un objet. Si nous restons focalisés sur la réalité, l’imagination est bridée. Mais si l’esprit s’en échappe, l’imagination se libère. L’important est alors de prendre conscience de la dérive où nous nous sommes laissé entraîner, et des images qui surgissent. Cette capacité, nommée métaconscience, caractéri­serait les personnes créatives.

C’est également en oubliant un moment un problème que nous n’arrivons pas à résoudre que nous avons une illumination. Les psycho­logues Ut Na Sio et Thomas Ormerod, de l’Université de Lancaster en Grande-Bretagne, ont récemment demandé à des sujets d’assem­bler les pièces d’un objet, en les interrompant de temps en temps. Ils ont découvert que les personnes réalisant, pendant les pauses, une tâche peu exigeante – telle la lecture d’un ouvrage facile – proposaient des idées plus innovantes que les individus ne faisant rien ou entreprenant des tâches complexes – faire tour­ner mentalement des formes géométriques.

En faisant autre chose, nous aurions accès à des idées échappant à la réflexion consciente. Cette capacité dépend d’un réseau cérébral dédié à l’imagination : le « réseau par défaut ».

Identifié en 2001 par le neurologue Marcus Raichle de l’Université Washington à Saint Louis, ce réseau comprend trois régions céré­brales: le cortex préfrontal médian, le cortex cingulaire postérieur et le cortex pariétal. Le cortex préfrontal médian nous aide à nous représenter et à imaginer les pensées et les sen­timents des autres ; le cortex cingulaire posté­rieur sous-tend nos souvenirs personnels; et le cortex pariétal a des connexions importantes avec l’hippocampe, qui récupère les souvenirs épisodiques – par exemple, ce que nous avons mangé le matin -, mais non des faits imper­sonnels – telle la capitale du Kirghizistan.

Le réseau par défaut

En 2007, la psychologue cognitiviste Malia Eox Mason, de l’Université Columbia, a découvert que l’activité de ce réseau augmentait quand les participants réalisaient une tâche verbale monotone de sorte qu’ils avaient tendance à laisser leurs pensées vagabonder. Une telle tâche consistait, par exemple, à indiquer la position d’une des quatre lettres R, H, V, X dans la séquence RHVX, en fonction d’un sens de lecture précisé à chaque essai. Au fil des essais, la tâche devenait routinière, et l’activité du réseau par défaut augmentait. Mason a constaté qu’elle était encore plus importante chez les sujets les plus rêveurs. Si elle proposait ensuite aux participants une nouvelle tâche requérant toute leur attention, l’activité du réseau par défaut diminuait brusquement, probablement car ils ne pouvaient plus laisser leurs pensées vagabonder.

Ainsi, le réseau par défaut permet aux per­sonnes comme Rachel de s’imaginer dans d’innombrables situations. En 2009, Jonathan Smallwood, Jonathan Schooler et Kalina Christoff, de l’Université de la Colombie- Britannique, ont lié pour la première fois le vagabondage de la pensée à une augmenta­tion d’activité de ce réseau. Ils ont scanné le cerveau de 15 étudiants à qui ils présentaient au hasard des chiffres de 0 à 9. Les sujets devaient appuyer sur un bouton lorsqu’ils voyaient apparaître un chiffre différent de trois. Or quand un participant se trompait, les chercheurs observaient, quelques secondes avant l’erreur, une augmentation de l’activité de son réseau par défaut.

Des erreurs utiles

Les erreurs se produisent donc quand nous ne nous concentrons plus assez sur une tâche et que nous pensons à autre chose. Dans cette même expérience, les neuroscientifiques demandaient de temps à autre aux partici­pants s’ils étaient en train de « décrocher » de la tâche proposée. Là encore, l’activité du réseau par défaut était plus intense dans les secondes précédant le moment où ils étaient pris en flagrant délit de vagabondage, de rêver.

Tout l’art de l’imaginaire consiste dès lors à doser la surveillance que nous exerçons sur nos propres rêves éveillés. Mais Smallwood et ses collègues ont constaté que l’activité du réseau par défaut était maximale lorsque les sujets n’avaient pas conscience d’avoir décroché. C’est sans doute au moment où l’esprit flotte le plus librement qu’il produit les innovations les plus intéressantes. Il faut donc réussir à prendre conscience des bribes d’imaginaire au bon moment, en refocalisant notre attention.

Certaines anomalies du réseau par défaut altèrent parfois la capacité à rêver. Les per­sonnes dépressives qui ruminent constam­ment – ressassant des événements passés, analysant leurs causes et leurs conséquences, ou s’inquiétant de toutes les choses qui pour­raient leur arriver – éprouvent d’intenses dif­ficultés à se détourner de ces pensées sombres. Susan Nolcn-Hocksema, à l’Université Yale, ne pense pas que la rumination mentale soit une forme d’imagination, quelle définit comme un ensemble de situations fictives à tonalité positive. Toutefois, elle a découvert que chez les ressasseurs obsessionnels, tout se passe comme si le réseau par défaut ne produisait plus que des pensées négatives incontrôlables.

Quand l’évasion devient une prison

Ces personnes, repensant sans fin à leurs erreurs, leurs problèmes de couple ou leurs soucis professionnels, ont les pires difficultés à désactiver leur réseau par défaut quand on leur demande de se focaliser mentalement sur une image. Elles passent des heures à ruminer un incident antérieur, se demandant com­ment cet événement a pu se produire et pour­quoi elles ont réagi comme elles l’ont fait, jusqu’à se sentir submergées plutôt que de chercher des solutions.

Diverses études ont montré que des distrac­tions positives aident ces ressasseurs à réé­valuer leur situation. C’est un peu comme les techniques visant à cultiver la pleine conscience qui apprennent aux individus à focaliser leur attention sur des activités, telles que respirer ou marcher, plutôt que sur leurs pensées.

Les grands rêveurs rencontrent des difficul­tés analogues aux ressasseurs : ils sont inca­pables de s’échapper de leur monde intérieur. Ils décrivent alors leur vagabondage comme une addiction, similaire à celle qu’engendre une drogue. Rose Cordellia Améthyste, à l’Université de l’Oregon, a ouvert un forum en ligne nommé Wild Minds Network (réseau des esprits sauvages) pour les personnes qui ne peuvent s’empêcher de rêver éveillées. Elle se décrit comme une alcoolique. Depuis son enfance, elle a inventé un nombre infini de personnages imaginaires dans des scénarios en perpétuelle évolution. Ils ont grandi avec elle, ont eu des enfants, et certains sont morts. Plus elle s’enfonçait dans son monde virtuel, plus elle était perturbée. Incapable de se concentrer plus d’un dixième de seconde, elle « dérivait» après chaque mot lu dans un livre. Ses amis imaginaires étaient à ses yeux plus attrayants que n’importe quelle personne réelle.

Rose dit ne pas avoir d’amis. Mais sur son forum, elle a trouvé des semblables. De nom­breux internautes racontent leur soulage­ment d’avoir découvert d’autres personnes comme eux. Ils brisent l’étau de la solitude et de la honte pour partager leur expérience : erreurs de diagnostic, incompréhension de la part de leur famille et des thérapeutes. Selon eux, la situation de l’hyper-rêveur est pire que celle d’un toxicomane, car ce der­nier peut parfois faire autre chose que se droguer. Rose a accepté de raconter ses intri­gues à la psychologue Cynthia Schupak, qui a aussi traité Rachel. Schupak est convaincue que le rêve éveillé compulsif est une patho­logie, caractérisée par une incapacité à maî­triser son imaginaire et par l’intense désarroi qui en résulte.

Une véritable drogue?

En étudiant 85 rêveurs compulsifs, elle a constaté qu’ils consacraient entre 12 et 90 % de leur temps de veille à rêver. La moitié d’entre eux trouvaient les activités quoti­diennes ennuyeuses, et certains avouaient réa­liser de fréquents allers et retours, au cours d’une même conversation, entre leur monde imaginaire et la réalité… Leur monde inté­rieur leur apportait réconfort et confiance en eux, et ils y trouvaient une version améliorée d’eux-mêmes. Pourtant, ils étaient presque tous inquiets quand ils prenaient conscience du temps qu’ils passaient à fantasmer, et admettaient que leur manie les avait empêchés d’établir des relations avec autrui, d’étudier ou de conserver leur emploi.

Est-ce une maladie psychiatrique ? Cynthia Schupak le pense, Jérôme Singer est plus réservé. Pourtant, certaines données sug­gèrent que les rêves inadaptés représente­raient un trouble spécifique. Le psychologue EU Somer, de l’Université de aifa en Israël, a rapporté les cas de six personnes dévorées par des fantasmes imprégnés de sadisme et de sang. Toutes avaient souffert d’un trauma­tisme infantile. L’une avait été abusée sexuel­lement par son grand-père. L’autre décrivait son père comme un homme brutal qui humi­liait et maltraitait les membres de sa famille.

Pour ces individus, le monde imaginaire serait un moyen d’affronter une réalité trop difficile à supporter. Selon Somer, tant que cela n’interfère pas avec la réussite sociale, scolaire ou professionnelle, il s’agit d’un talent plutôt que d’un trouble. Rachel et Rose savaient très bien que leur monde imaginaire empiétait sur leurs autres activités, mais elles ont réussi à vivre avec.     

Josie Glausiusz – journaliste scientifique

Source : Magazine L’Essentiel cerveau et psycho n°22 – 2015