Soigner le corps et l’esprit : l’avenir de la médecine

La médecine et les solutions non médicamenteuses

par Christophe André, médecin psychiatre à l’hôpital Saint-Anne à Paris

Il n’est plus possible de pratiquer la médecine sans tenir compte du corps, des pensées, des émotions et du mode de vie de chaque patient.

Tous les soignants savent bien que des liens forts existent entre corps et esprit, dans les deux sens. L’état du corps influence bien sûr le fonctionnement de l’esprit: la douleur réduit nos capacités attentionnelles (plus grand-chose ne nous intéresse à part ce qui nous fait souffrir), l’inflammation facilite la dépression… Et l’état de l’esprit influe sur celui du corps: les émotions positives sti­mulent l’immunité, la colère «spasme» les coronaires… Il est donc aujourd’hui légi­time, et même indispensable, que les soi­gnants intègrent ces nouvelles données dans leur pratique. Mais cela n’est pas si facile pour tout le monde.

D’abord parce que les approches corps- esprit ont longtemps été de peu de fiabilité scientifique, qu’il s’agisse d’expliquer les causes psychologiques des maladies physiques ou de faciliter la guérison du corps par la modifica­tion de l’esprit. Ainsi, en psychanalyse, les théories dites « psychosomatiques » (c’était le terme utilisé à l’époque) flirtaient parfois avec des discours folkloriques : si un patient souf­frait de lombalgies, on en déduisait qu’il en avait «plein le dos» de quelque chose dans sa vie; s’il avait des angines, c’est qu’il avait «du mal à avaler » certains événements…

Outre leur caractère passe-partout et non spécifique (tous les humains, en cherchant bien, en ont plein le dos de quelque chose et ont dans leur environnement des événements difficiles à avaler), ces interprétations sauvages n’avaient qu’une efficacité thérapeutique limi­tée. Parfois, d’autres discours aboutissaient à culpabiliser les patients: «On ne tombe pas malade par hasard », « on fabrique soi-même son cancer». Enfin, certaines approches se révélaient archaïques et témoignaient du peu de progrès depuis la méthode Coué, qui encou­rageait les patients à se répéter chaque jour «je vais de mieux en mieux à tous points de vue» ; ce qui était peut-être novateur à la fin du XIXe siècle, mais plus du tout cent ans plus tard.

Mais les temps ont changé, et la médecine corps-esprit présente aujourd’hui un visage nouveau, et surtout plus rassurant, adossé à la recherche scientifique. On sait depuis 1992 que les efforts psychologiques accomplis lors des psychothérapies efficaces (comme les thé­rapies comportementales) peuvent modifier le fonctionnement et l’anatomie des structures cérébrales; on sait aussi mesurer l’impact des émotions sur l’immunité… Et cet effet du psy­chique sur le physique n’est pas négligeable : une méta-analyse montrait ainsi que les émo­tions positives étaient l’un des facteurs prédic­tifs d’une bonne santé, dont la «puissance » se révélait aussi importante (mais évidemment en sens inverse) que celle du tabac.

Le temps où les médecins pouvaient négli­ger, par manque de preuves et d’outils, le rôle du « mental » dans la survenue des maladies du corps, ou dans leur guérison, est donc révolu. Et tout plaide pour qu’on se dirige vers une médecine plus complète que celle que nous pratiquons aujourd’hui, qui intégrera pleinement les nouvelles connaissances sur les pouvoirs du cerveau. Mais une prise en charge globale, s’intéressant à la fois aux symptômes corporels et au fonctionnement mental des patients, prend beaucoup de temps et néces­site des consultations longues et répétées. Il est plus simple pour le patient d’avaler un médi­cament, et pour le médecin de le prescrire…

Pourtant, nous devons évoluer vers ce type de médecine, faute de quoi nous perdrons en efficacité, en négligeant les ressources men­tales de nos patients. Faute de quoi aussi ces mêmes patients se tourneront de plus en plus vers des médecines alternatives pas toujours validées par la science, mais au sein des­quelles les soignants prennent le temps d’écouter, de comprendre, d’expliquer, de suggérer des modifications de style de vie et de vision du monde.

C’est pourquoi, au-delà des éventuelles prescriptions médicamenteuses, moins systé­matiquement nécessaires qu’on ne le pense, des modifications de nos styles de vie et de pensée doivent aujourd’hui être proposées par les médecins. Il s’agit davantage de médecines complémentaires (s’ajoutant à ce qui existe) qu’alternatives (s’y substituant).

Changer de style de vie

Nous savons aujourd’hui, de manière scienti­fique, que l’alimentation et l’exercice physique jouent un rôle important dans notre santé. Il est devenu de plus en plus évident que, pour bien soigner un patient souffrant de cancer ou de dépression, il est légitime d’associer aux médicaments des conseils en termes d’alimen­tation (favoriser fruits et légumes, éviter les sucres rapides…) et d’exercice physique (sa pratique régulière est associée à une amélio­ration de l’humeur, à une diminution de l’in­flammation chronique).

Mais les modifications de style de vie doivent aussi être des modifications de style psychologique : il s’agit par exemple de faire évoluer notre équilibre émotionnel (moins de stress, davantage d’émotions positives) ou de cultiver notre optimisme, deux variables associées, entre autres, à une meilleure santé. Et il reste encore beaucoup à découvrir !

Prenez l’effet placebo : sa réalité est recon­nue, mais on le considère comme un phéno­mène mineur d’autosuggestion. C’est en fait une parfaite illustration des pouvoirs guéris­seurs de l’esprit, dont l’usage est toutefois limité par la dépendance à la suggestion. Le jour où nous comprendrons comment mobi­liser les ressources de l’effet placebo par des exercices volontaires, par un « entraînement de l’esprit», un grand pas sera fait.

Voici sans doute un enjeu majeur des pro­chaines années en matière de soins : intégrer à nos prises en charge médicales et chirurgicales habituelles, plus adaptées aux urgences ou aux maladies déclarées, des modifications de style de vie et de pensée, plus adaptées à la prévention et au maintien en bonne santé

Ce que je sais et ce que je fais en tant que médecin

Je suis psychothérapeute, c’est-à- dire plus attentif aux souffrances de l’esprit qu’à celles du corps. Mais je suis aussi psychiatre, à savoir médecin spécialisé dans les souffrances psy­chiques: j’aurais donc dû être aussi attentif à l’implication du corps dans le fonctionnement de l’esprit.

Or, pendant longtemps, je ne le fus pas. Comme tous mes confrères, je me contentais d’être prudent face à tous les cas où les symptômes psychiatriques pouvaient relever de causes organiques: tumeurs céré­brales ou désordres hormonaux, entre autres, ressemblent parfois, au début, à des maladies mentales. Une fois ce travail de « diagnostic différentiel » effectué, je laissais mes collègues « somaticiens » s’occuper du corps de mes patients. C’était un peu court, et progressivement, j’ai changé de point de vue. D’abord, en écoutant mes patients, en les voyant évoluer et en

comprenant que l’état de leur corps influençait grandement celui de leur esprit. Ensuite, en lisant la littérature scientifique, dans laquelle s’accumu­laient des preuves du lien corps-esprit.

Faire de la gym à l’hôpital

Aujourd’hui, je suis convaincu que le bon équilibre du corps pèse lourd sur nos équilibres mentaux. Plusieurs études montrent par exemple que l’exercice physique, assez intense et régulier, améliore les symptômes psy­chiatriques. Pourquoi tous les services de psychiatrie ne sont-ils pas dotés de salles de gymnastique et de moniteurs de sport ? Au lieu de quoi, les hospitali­sations psychiatriques offrent souvent le triste spectacle de patients traînant dans leur chambre ou leur lit…

Le discours que je tiens actuelle­ment à mes patients est le suivant: « Nous allons utiliser trois outils: les médicaments, pour vous soulager rapidement; la psychothérapie, pour vous reconstruire durable­ment; et les changements de style de vie, pour vous aider à rester J ensuite en bonne santé. » Dans  » ces changements figure notam­ment le régime alimentaire: apports suffisants en oméga-3; diminution des aliments facilitant l’inflammation et la dépression, comme les viandes rouges et la charcuterie ; limitation des sucres rapides, que l’on suspecte de favoriser les troubles attentionnels. Il y a aussi l’activité physique régulière : pas forcément du sport, tourné vers la performance, mais de la marche, de la gymnastique. Autrement dit, des moyens d’améliorer l’état du corps pour qu’il améliore celui de l’esprit…

Article paru dans l’Essentiel Cerveau & Psycho N° 24